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Du 5 octobre 1990 à aujourd’hui : Jean Yaovi Degli appelle la jeunesse togolaise à « tisser la nouvelle corde »

 

À l’occasion de son 35ème anniversaire de création, le parti du professeur Aimé T. Gogué,  l’Alliance pour la démocratie et le développement intégral (ADDI), a invité Maître Jean Yaovi Degli à animer une conférence sur « l’engagement de la jeunesse togolaise dans la lutte démocratique ». L’ancien ministre de la transition est revenu sur les conditions qui ont conduit les jeunes à se mobiliser dans les années 1980 et 1990, jusqu’aux événements du 5 octobre 1990. Pour l’avocat, cette mobilisation n’est pas un épisode isolé de l’histoire du Togo : elle traduit la responsabilité de chaque génération face aux défis de son époque.

S’appuyant sur Frantz Fanon et son ouvrage Les Damnés de la Terre, l’intervenant rappelle que « chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Il en tire une leçon pour la jeunesse actuelle : elle ne doit pas attendre des solutions toutes faites, mais identifier elle-même les défis auxquels elle est confrontée et prendre ses responsabilités.

De « l’État fort » à la dictature

Pour expliquer l’engagement des jeunes, Jean Yaovi Degli remonte aux années qui ont suivi les indépendances africaines. Selon lui, l’Afrique a été orientée vers un modèle fondé sur « des États forts », où la gouvernance reposait davantage sur des « hommes forts » que sur des institutions solides.

Au Togo, ce modèle a progressivement conduit, à partir de 1967, à une dictature militaire qui s’est prolongée jusqu’aux années 1990. Mais les promesses faites au nom de cet « État fort » n’auraient pas été tenues.

L’avocat livre alors l’une de ses formules les plus fortes : « Aujourd’hui, quand j’entends dire qu’Eyadéma est le père de la nation, le président Eyadéma a été le plus grand commun diviseur des Togolais, le PGCD des Togolais. »

Il dénonce un système reposant, selon lui, sur le « diviser pour régner », à travers « le tribalisme, les ethnies les unes contre les autres, le népotisme ».

Sur le plan économique et social, son constat est tout aussi sévère : « C’est la pauvreté absolue à la fin des années 80, c’est la paupérisation, c’est la corruption, c’est le pillage de nos pays. »

Pour lui, les prétendus mérites de la dictature et de l’État fort se sont révélés être « du mirage ».

La jeunesse commence à remettre en cause le système

Cette situation va progressivement nourrir la prise de conscience d’une partie de la jeunesse. Dès la fin des années 1970, des revendications apparaissent. Dans les années 1980, les étudiants contestent notamment les tentatives de structuration des organisations estudiantines selon les origines régionales.

Jean Yaovi Degli évoque notamment des élections étudiantes au cours desquelles les jeunes auraient découvert une urne à « deux fonds », avec des résultats différents de ceux issus du vote.

Pour lui, ces expériences constituent autant de signes d’un dysfonctionnement du pays et renforcent la conviction qu’une transformation devient nécessaire.

La fin de la guerre froide ouvre une nouvelle perspective

La prise de conscience interne intervient dans un contexte international favorable à la revendication démocratique. La fin de la guerre froide, la chute du mur de Berlin, la Conférence nationale béninoise de mars 1990 et le discours de La Baule du président français François Mitterrand constituent, selon l’intervenant, autant de facteurs qui vont encourager les mouvements démocratiques.

Au Bénin voisin, la Conférence nationale montre qu’une transition politique peut être engagée par le dialogue plutôt que par les armes. La dynamique régionale donne ainsi de nouvelles perspectives aux jeunes Togolais.

Au Togo, des groupes commencent à distribuer des tracts en faveur de la démocratie. Plusieurs jeunes sont arrêtés et torturés. La Ligue togolaise des droits de l’homme et la Commission nationale des droits de l’homme dénoncent et constatent ces violences.

Le 5 octobre 1990, une mobilisation qui échappe à ses initiateurs

Le procès de jeunes militants va devenir l’un des déclencheurs des événements du 5 octobre 1990. Une dizaine d’avocats, dont Robert Dossou et Jean Yaovi Degli, assurent leur défense.

Dans la salle d’audience, de nombreux jeunes revendiquent ouvertement la démocratie et entonnent « Terre de nos aïeux », alors interdite au profit de l’hymne du RPT.

Le verdict étant attendu le 5 octobre, les jeunes décident de se mobiliser massivement. Plus de 100 personnes sont déjà présentes devant le palais de justice dès cinq heures du matin.

La situation dégénère lorsque les forces de sécurité interviennent. Des avocats sont blessés et des manifestants prennent la fuite.

Jean Yaovi Degli insiste toutefois sur une distinction qu’il juge essentielle : la mobilisation à l’intérieur du palais de justice était organisée, mais les violences qui ont suivi dans les rues ne l’étaient pas.

« Ce qui s’est passé dans la rue n’a pas été programmé », affirme-t-il. Selon lui, les incendies de véhicules et de pneus sont nés de la colère provoquée par la brutalité de l’intervention des forces de sécurité.

« Tisser la nouvelle corde » au bout de l’ancienne

Pour Jean Yaovi Degli, le 5 octobre 1990 marque un tournant. Après ces événements, l’espace associatif et politique commence progressivement à s’élargir, tandis que les revendications démocratiques prennent une nouvelle ampleur.

Mais l’avocat considère que cette histoire ne doit pas être seulement commémorée. Elle doit servir de repère à la génération actuelle.

Son message est clair : chaque génération doit prendre en charge sa propre mission, sans mépriser le travail accompli par celles qui l’ont précédée.

Il invite ainsi les jeunes à connaître leur histoire, à comprendre d’où vient le pays et à construire la suite de la lutte. L’enjeu, selon lui, est de « tisser la nouvelle corde au bout de l’ancienne », plutôt que de prétendre recommencer l’histoire à zéro.

Pour lui, l’engagement démocratique ne peut surtout pas se construire dans la division. La liberté d’expression et le respect du désaccord doivent rester au cœur de la lutte : « Je ne suis pas d’accord avec lui et je me bats juste pour qu’il puisse s’exprimer. »

Une conception qui résume, selon l’intervenant, l’un des enseignements essentiels de l’expérience des années 1990 : une génération ne peut véritablement changer son pays qu’en prenant ses responsabilités, en tirant les leçons du passé et en refusant de reproduire les divisions qui ont longtemps affaibli la société togolaise.

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Albert Akouété AGBEKO

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