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Interview de Vissikou SENOUVO, SG de l’UNSIT : « Le quotidien du travailleur togolais est devenu un enfer »

 

À l’occasion de la Journée internationale de lutte des travailleurs, votre Rubrique « 10 questions à ceux qui agissent » va à la rencontre du Secrétaire général de l’Union nationale des syndicats indépendants du Togo (UNSIT), Vissikou Senouvo. Dans cette interview, le syndicaliste dresse un tableau sombre de la situation sociale au Togo. Restrictions des libertés syndicales, licenciements abusifs, vie chère, réformes jugées liberticides et affaiblissement du dialogue social : dans cet entretien accordé à TOGO SCOOP INFO, il dénonce une régression profonde des droits des travailleurs et appelle à une remobilisation syndicale face à ce qu’il qualifie de « primauté de la force sur le droit ».

Lecture…

TOGO SCOOP INFO : À l’approche de la fête du 1er mai, dans quel état d’esprit les travailleurs togolais vont-ils célébrer cette Journée internationale du travail ?

 Vissikou SENOUVO : Le 1er mai, n’est pas une fête. C’est l’occasion de commémoration de la journée internationale de lutte des travailleurs. Ceci, en mémoire du sang versé par nos prédécesseurs pour conquérir nos droits au travail, notamment les 8 heures de travail par jour. La tradition originelle en a fait le jour où les syndicats de travailleurs remettent leurs cahiers de doléances à leurs employeurs. Et le gouvernement aussi  en est un. Telle est le sens du 1er mai, concept partagé par l’Union nationale des syndicats indépendants du Togo (UNSIT), qui se réclame du syndicalisme authentique, nécessairement revendicatif.

Les travailleurs, s’ils ont cette compréhension du 1er mai, ne peuvent que se mobiliser massivement derrière l’UNSIT pour remettre leurs doléances, en ce moment où leurs droits et  libertés fondamentales sont piétinés dans la pratique et confisqués de jure. 

 

TOGO SCOOP INFO : Lors de votre dernier congrès, votre centrale syndicale a dénoncé un « démantèlement des droits et libertés des travailleurs ». Comment cette situation se manifeste-t-elle concrètement sur le terrain ?

Vissikou SENOUVO : « Concrètement sur le terrain»… autrement dit dans les faits concrets.

  • L’exécutif du Togo, après avoir révisé unilatéralement le Code du travail et le Statut général de la fonction publique (il a adopté le projet de statut), pris un décret en violation des conventions internationales que le Togo a ratifiées, refuse la mise en conformité de la législation nationale avec les normes internationales du travail (NIT) demandée par le BIT depuis bientôt quatre ans.
  • Depuis 2017 jusqu’à cette année 2026, le gouvernement, en violation de la Convention 144 sur les consultations tripartites ratifiées par le Togo en 1983 et la Recommandation 152 y afférant n’a jamais fait cas aux syndicats de travailleurs des questions qui leurs sont adressées et des réponses faites.
  • L’empêchement par les forces de sécurité, sur ordre du gouvernement, de l’Assemblée générale du 31 octobre 2025 convoquée par des centrales syndicales à l’Agora Senghor est un cas flagrant de la situation sur terrain.
  • Le licenciement abusif des responsables syndicaux et de femmes, notamment à SUNU BANK Togo) en collusion avec le gouvernement, et à la Société de nouvelle industrie (SNI) en violation des Conventions 158 sur le licenciement puis 111 sur la discrimination de l’0IT constituent d’autres formes de violations concrètes sur le terrain, sans compter la prise d’arrêtés par des procédures non conformes au Code du travail qu’ils se sont donnés.

             Etc…

TOGO SCOOP INFO : Vous avez également évoqué la « primauté de la force sur le droit ». Que signifie cette expression dans le contexte actuel du monde du travail au Togo ?

Vissikou SENOUVO : Sauriez-vous nous trouver mieux par exemple pour exprimer le débarquement des forces de l’ordre pour empêcher une Assemblée générale syndicale convoquée en un lieu privé par des syndicats, les licenciements abusifs (et de quelle manière !) de salariés, contrairement à aux traités ratifiés par le Togo ? Nous pouvons remonter plus haut pour vous dire dans quelles conditions avaient été arrachées, aux fédérations d’enseignants, les signatures sur le fameux mémorandum incluant une trêve de cinq ans, dont les engagements gouvernementaux n’ont jamais été respectés.

Vissikou Senouvo, SG de l’UNSIT

TOGO SCOOP INFO : Les récentes révisions du Code du travail et du Statut général de la fonction publique sont qualifiées par plusieurs syndicats de mesures « liberticides ». Quels sont, selon vous, les aspects les plus préoccupants de ces réformes ?

Vissikou SENOUVO : En effet, les libertés syndicales et la protection du droit syndical d’une part puis  d’organisation et de négociation portées respectivement par les Conventions 87 et 98 de l’Organisation internationale du travail (OIT), conventions ratifiées par le Togo respectivement le 07 juin 1960 et  le 08 novembre 1983 constituent les rétifs des libertés fondamentales des syndicats en matière de droit et liberté au travail.

« Quand les lois et les institutions bafouent impunément les droits et libertés fondamentales du travailleur, qu’y a-t-il d’étonnant ? »

Je nous invite à lire le Code du travail. La constitution d’un syndicat et son enregistrement qui étaient sous le régime de la déclaration, les dispositions de l’article 13 de l’actuel code y ont introduit un délai de quatre-vingt-dix-jours (90) accordé à l’autorité gouvernementale (l’administration territoriale !) pour l’enregistrement d’un syndicat qui passe ainsi l’enregistrement sous un régime d’autorisation. Les articles 14, alinéas 1 et 3 introduisent qu’il faut que le travailleur soit en activité dans une entreprise, un établissement, une branche ou un secteur avant de pouvoir diriger un syndicat, ce qui constituent des atteintes à la liberté d’organisation syndicale. Le droit de grève a, de son côté pris son coup par le saucissonnage de l’espace géographique national avec l’interlocuteur à contacter en cas de grève, en caractérisant la grève selon cet espace, en exigeant 03 signatures sur les appels à la grève, grèves que la loi du travail interdit paradoxalement sur les lieux du travail, leurs périmètres et abords immédiats.  Concernant le droit de grève toujours, le Code du travail fait de presque tous les services, y compris l’Education entre autres, un service essentiel. Ceci est conforté par les  dispositions des articles 3 et 4 du décret n°2022-022/PR relatif à la représentativité syndicale l’excluant ainsi (puisque c’est dans un décret) du champ des négociations et du dialogue social, etc.

 

TOGO SCOOP INFO : Face à cet affaiblissement de la protection des travailleurs et à la restriction des libertés syndicales, quelles actions votre centrale entend-elle mener pour inverser la tendance ?

Vissikou SENOUVO : Deux centrales syndicales du Togo, l’UNSIT et la STT avaient, en octobre 2022, dénoncé auprès du Bureau international du travail (BIT) le Code du travail. La Commission des experts pour l’application des normes et des recommandations (CEACR) a trouvé nos points de dénonciation pertinents au regard des normes et fait des commentaires et recommandations au gouvernement qui depuis, fait sourdes oreilles.  Le Rapport 2026 pour la 114ème Conférence internationale du travail de Juin 2026 a, à ce propos cité le Togo.

« Renoncer provisoirement à des prérogatives de droit au travail contre un engagement sans terme, c’est une trêve sociale déguisée. »

L’Union nationale des syndicats indépendants du Togo (UNSIT) et le Groupe des syndicats autonomes (GSA) ont, cette année 2026, encore déposé deux nouvelles plaintes au BIT, l’une relative au dangereux phénomène de licenciements à la faveur du Code du travail dénoncé mais en vigueur, l’autre exclusivement sur les violations des droits et libertés fondamentales.

 

TOGO SCOOP INFO : Comme l’ensemble de la population, les travailleurs subissent fortement la cherté de la vie et l’inflation. Quelles mesures urgentes préconisez-vous pour soulager les ménages ?

Vissikou SENOUVO : Les partenaires sociaux ont enfin conclu une convention collective interprofessionnelle qui a redressé les salaires catégoriels dans le privé par rapport au dernier relèvement du Salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG). Nous ne doutons pas qu’il a un impact limité sur la vie chère. Mais, c’est un pas. L’impact du SMIG sur la vie chère est fonction de son rapport avec le salaire vital. Le SMIG est un minimum légal obligatoire. Le salaire vital un minimum nécessaire pour vivre dignement. Celui-ci n’est, hélas, légalement pas obligatoire. L’action syndicale consiste à agir sur ce rapport par le biais de la négociation collective, du dialogue social. A d’autres niveaux, les syndicats sont en train de collecter les données actuelles pour déterminer ce rapport.

« C’est la vérité qui est nécessaire aux ouvriers comme instrument de l’action révolutionnaire. »

Mais, la vie chère n’est pas seulement une question de salaire. C’est globalement une question de revenu. Tout le monde n’est pas salarié ou fonctionnaire. Les pensions de retraite, notamment à la CNSS et les revenus dans l’économie informelle y sont aussi confrontés. Même plus durement. Voilà pourquoi nous plaidons pour la revalorisation des pensions à la CNSS retraite par leur indexation sur le coût de la vie et la reconsidération des impôts et taxations dans l’économie informelle. Bien entendu, il faut nécessairement, et à priori, remettre en selle le dialogue social et garantir de nouveau les droits et libertés au travail.

 

TOGO SCOOP INFO : Vous dénoncez une tendance lourde de régression sociale dans le pays. Quels sont les signes les plus visibles de cette dégradation des conditions de vie et de travail ?

Vissikou SENOUVO : Nous l’avons dit. Le quotidien du travailleur aujourd’hui est un enfer. C’est difficile de prendre trois repas par jour pour le travailleur en activité. Des retraités de la CNSS ont du mal à se payer les déplacements pour les contrôles semestriels de vie. Ne me dites surtout pas que c’est digitalisé…Cette digitalisation pose d’autres problèmes. Les travailleurs potentiels (que sont les jeunes sortis des structures de formation) ont toujours du mal à s’insérer sur le marché de l’emploi et vieillissent les diplômes en main. Dans un pays en développement ! Un pays où tout est à construire ! On continue de nous chanter ce vieil air de mon adolescence : inadéquation entre l’emploi et la formation… Quand les lois et les institutions bafouent impunément les droits et libertés fondamentales, individuels et collectifs les plus élémentaires du travailleur qu’y-at-il d’étonnant ?

 

TOGO SCOOP INFO : Le projet de « pacte de stabilité sociale pour une croissance inclusive » a été qualifié par votre centrale de tentative de « trêve sociale déguisée ». Pourquoi rejetez-vous cette initiative ?

Vissikou SENOUVO : Le projet de Pacte de stabilité pour une croissance inclusive au Togo (PSS) a fait l’objet d’une consultation syndicale menée par l’UNSIT avec l’appui d’un partenaire et a débouché sur une Prise de position du VIIIe Congrès ordinaire de l’UNSIT. Il s’est révélé à l’examen comme un plagia du «  Pacte national de stabilité  sociale  pour  une croissance  inclusive  et durable »  du  Sénégal (d’ailleurs à l’application, déjà contesté par leurs syndicats), mais surtout comme un plan qui en définitive « aggraverait  l’exploitation des forces de production que sont les travailleurs, le pillage des richesses et la poursuite du siphonage de l’économie nationale ».

Cette conclusion tient à deux constats objectifs, évidents et  avérés.

Primo, il (le PSS) s’inspire des réalités d’ailleurs et est déconnecté du vécu des travailleurs et masses laborieuses du Togo. Il est donc hasardeux,

Secundo, il se fonde sur le respect d’un ensemble (je cite) de « valeurs et   principes, de fondements  politiques, juridiques, économiques et  sociaux » énumérés en détail, concepts d’un Etat de droits, d’un pays civilisé, qui sont déjà piétinés ou confisqués. A ce propos, nous avons plus haut démontré, comment, de jure et de facto nos droits et libertés sont violés. L’Union nationale des syndicats indépendants du Togo (UNSIT) et le Groupe des syndicats autonomes (GSA) ont déposé en janvier dernier, des plaintes au Bureau international du travail (BIT). Et je vous invite à lire aussi le rapport de 2026 du BIT (pages 314 et 315) s’agissant du Togo.

« La vie chère n’est pas seulement une question de salaire, c’est globalement une question de revenu. »

Renoncer provisoirement à des prérogatives de droit au travail contre un engagement gouvernemental ou patronal de satisfaction à terme d’une revendication ou de règlement d’un problème, c’est que nous appelons trêve sociale. Dans le cas du PSS, il s’agit d’un engagement sans terme, donc « illimité » pour le règlement d’un problème que nous ignorons dans la mesure où « le Togo va très bien » selon le gouvernement. Voilà les incongruités et incohérences qui fondent nos refus et propos.

 

TOGO SCOOP INFO : Dans ce contexte difficile, comment remobiliser les travailleurs togolais afin qu’ils défendent davantage leurs droits et participent activement aux luttes syndicales ?

Vissikou SENOUVO : Ce n’est pas le « contexte difficile » qui peut bloquer « la défense des droits» ou l’ « engagement pour les luttes syndicales », autrement dit pour « la mobilisation ». C’est plutôt la méconnaissance des droits à défendre. C’est plutôt la méconnaissance des raisons de lutter. Nous avons simplement à informer, à éclairer les travailleuses et travailleurs sur leurs droits.

C’est ce que nous faisons déjà pour les travailleuses/eurs du Togo par le biais de SCOOP TOGO. Nous disons simplement la vérité aux travailleurs sur leurs conditions de vie et de travail. Nous disons simplement la vérité sur l’état leurs droits et libertés au travail. « C’est la vérité qui est nécessaire aux ouvriers comme instrument de l’action révolutionnaire ».

Quiconque est en situation de noyade prend conscience de son péril quand ses voies respiratoires sont immergées. Il se met d’une manière ou d’une autre à nager. « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

 

TOGO SCOOP INFO : Quel message souhaitez-vous adresser aux travailleurs togolais ainsi qu’aux autorités à l’occasion de ce 1er mai 2026 ?

Vissikou SENOUVO : Deux citations de Steve Biko au choix, selon qu’on a conscience ou non d’être travailleurs opprimé ou autorité oppresseur.

  • « Le changement réel ne peut venir que de ceux qui sont opprimés ».
  • « L’arme la plus puissante entre les mains de l’oppresseur, c’est l’esprit de opprimé».

C’est toujours vrai qu’il s’agisse l’opprimé de l’Afrique du Sud hier, ou des du travailleurs du Togo aujourd’hui.

 

 

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Propos recueillis par Albert Akouété AGBEKO

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