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Tribune libre de Dieudonné SEWONOU: Lomé la belle, mais à quel prix humain ?

 

 

Le drame humain caché derrière les déguerpissements de fin d’année
La volonté de faire de Lomé une capitale moderne, propre et aérée est une ambition noble en soi. Voir de grandes voies fluides et des espaces publics dégagés flatte le regard et donne l’image d’une métropole qui se transforme. Cependant, lorsque cette quête d’esthétisme urbain se fait par des déguerpissements sans alternative immédiate ni accompagnement social, elle laisse derrière elle un goût amer et une profonde détresse humaine.

Un timing particulièrement cruel
Frapper ces hommes et ces femmes du secteur informel à l’approche des fêtes de fin d’année relève d’un contresens social lourd de conséquences. Pour la grande majorité de ces petits commerçants, revendeuses et artisans, la période de fin d’année représente le seul moment où l’activité économique permet de dégager de légers bénéfices.
Dans un contexte marqué par la vie chère, la hausse constante du coût des denrées de première nécessité et l’érosion du pouvoir d’achat, ces micro-activités ne constituent pas un luxe : elles sont le dernier filet de sécurité pour nourrir des familles, payer des loyers et assurer la scolarité des enfants. De plus, nombre d’entre eux se sont engagés dans des microcrédits ou des emprunts pour garnir leurs stocks en vue des fêtes. En détruisant leurs installations du jour au lendemain, on ne dégage pas seulement le domaine public ; on asphyxie des ménages entiers, les plongeant dans un surendettement dramatique sans leur laisser le temps ou les moyens de se retourner.

Dégager pour abandonner : l’incohérence de l’aménagement et la persistance des chantiers
L’autre question fondamentale réside dans l’utilité réelle et la suite donnée à ces opérations. Déguerpir pour construire une infrastructure claire, aménager un espace vert entretenu ou bâtir des marchés secondaires équipés se comprendrait. Mais le constat sur le terrain est d’une implacable désolation : depuis 2023 que ces opérations de désencombrement sont actées, aucune réalisation concrète ni aucune valorisation sérieuse des sites n’est vraiment notable à ce jour.

Dieudonné Sewonou journaliste-Consultant

Pis, les grands repères de notre commerce, à l’image des marchés d’Adawlato ou d’Agoè, sont restés jusqu’à ce jour dans un état persistant de chantier et de ruine. Face à cette stagnation infrastructurelle, il est une évidence absolue qu’il faut prendre en compte : les petits commerces de quartier vont nécessairement se multiplier pour compenser l’asphyxie des grands centres et assurer la survie quotidienne. Chasser l’informel sans offrir de solutions pérennes revient à déplacer le problème sans jamais le résoudre.
Les exemples ne manquent pas dans la capitale. La gestion des abords de la plage, des lagunes ou encore de zones comme le TP3 illustre cette contradiction : des espaces autrefois vivants, certes informels, mais moteurs d’une micro-économie de subsistance, sont devenus au fil du temps des terrains vagues, envahis par les herbes hautes ou transformés en dépotoirs sauvages à ciel ouvert. Remplacer une occupation humaine informelle par de l’insalubrité ou de l’insécurité ne rend pas Lomé plus belle.
Pour une gouvernance urbaine à visage humain : traduire en actes les principes de protection
Assainir la ville ne doit pas signifier fabriquer de la précarité. Dans la conception de nos politiques publiques, il est impératif de chercher à traduire fidèlement dans les faits les trois théorèmes fondamentaux : protéger, rassembler et transformer.
Malheureusement, certaines actions publiques récentes donnent l’amère impression d’oublier cruellement les volets « protéger » et « rassembler » des citoyens. Pour que l’embellissement de la capitale soit une réussite partagée et non une source de souffrance, la démarche administrative doit impérativement rééquilibrer ces priorités :
La concertation et le calendrier : Éviter les périodes d’extrême vulnérabilité financière (rentrée scolaire, fêtes de fin d’année) et accorder des préavis réalistes.
La relocalisation effective : Proposer des sites d’accueil ou des marchés de quartier viables avant toute évacuation, afin de ne pas couper brusquement les moyens de subsistance des acteurs économiques.
La valorisation immédiate des sites : Ne pas lancer d’opération de déguerpissement sans que le projet d’aménagement définitif ne soit prêt à démarrer, évitant ainsi de transformer le cœur de la cité en zones de désolation ou en dépotoirs.
Moderniser Lomé est une nécessité, mais la vraie beauté d’une capitale réside avant tout dans sa capacité à protéger les siens, à rassembler ses forces vives et à construire son avenir dans la dignité partagée.

 

Dieudonné SEWONOU, Journaliste Consultant

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