Carte biométrique e-ID au Togo : modernisation ou stratégie de surveillance de masse ?
Un projet controversé d’identification biométrique
Depuis plusieurs mois, les autorités togolaises mènent une vaste campagne pour l’enrôlement de toutes les personnes résidant sur le territoire national, en vue de leur attribuer un Numéro d’Identification Unique (NIU) et une carte électronique biométrique appelée e-ID. Le projet, lancé par l’Agence nationale d’identification (ANID), vise à attribuer à chaque résident un Numéro d’Identification unique (NIU) basé sur des données biométrique (empreintes digitales, photos, iris) et démographiques. Ce système permettra de délivrer une carte d’identité électronique sécurisée, intégrant un QR code, facilitant l’accès à divers services tels que l’assurance maladie, les prestations sociales, les services financiers, la téléphonie mobile et l’inscription scolaire. Le projet est soutenu par la Banque mondiale à travers le programme WURI (West africa unique identification for regional integration and inclusion) est mis en œuvre en partenariat avec IDEMIA et Atos, utilisant la plateforme open source MOSIP. Bien qu’il soit également mis en œuvre dans plusieurs pays de la sous-région, au Togo, cette initiative suscite cependant de vives inquiétudes.
Une redondance coûteuse ?
Le Togo dispose pourtant déjà de bases de données d’identification (certificats de nationalité, cartes nationales d’identité, passeports). Pourquoi alors contracter un prêt de 72 millions de dollars (43,5 milliards FCFA) auprès de la Banque Mondiale pour une nouvelle carte ? D’autant que celle-ci semble destinée à remplacer des documents pourtant encore valides.
Cette question en soulève une autre, plus préoccupante : à quoi servira réellement cette carte e-ID ?
Des priorités nationales négligées
Le plus grand paradoxe du projet e-ID réside dans le fait que de nombreux Togolais ne disposent toujours pas d’une pièce d’identité officielle. Une situation régulièrement dénoncée par l’opposition et la société civile, qui appellent à la tenue d’audiences foraines pour faciliter l’établissement d’actes de naissance, de certificats de nationalité et de cartes d’identité.
Des initiatives similaires ont été mises en œuvre avec succès dans d’autres pays comme la Côte d’Ivoire, le Tchad… Mais au Togo, ces propositions ont toujours été écartées — soupçons de manœuvres pour entretenir les fraudes électorales obligent.
Une collecte de données biométriques opaque
Ce qui alarme davantage les citoyens, c’est le manque total de transparence sur l’usage des données biométriques collectées. Lors de l’enrôlement, les agents font signer un formulaire qui stipule clairement : « J’accepte que, pour des raisons d’État, les services compétents puissent avoir accès à mes données biométriques. »

Or, aucune explication préalable n’est fournie aux citoyens quant à l’utilisation de leurs empreintes digitales ou de l’image de leur iris. Ce procédé interroge sur le respect des libertés individuelles et le droit à la protection des données personnelles.
Les risques d’un système de surveillance généralisée
Pour de nombreux observateurs, la carte e-ID pourrait bien servir d’outil de surveillance généralisée de la population togolaise. Le contexte politique national, marqué par des méthodes de contrôle controversées — comme l’usage présumé du logiciel espion Pegasus, la mise sur écoute illégale, la filature d’opposants — renforce cette crainte. Dans un pays où l’on peut vous arrêter en plein direct sur le réseau social Tiktok pour vos opinions, que se passera-t-il lorsque vos données biométriques seront dans les mains des autorités, libres d’en faire usage à leur guise, sans mêle l’avis du Procureur de la République ?
Dans ce contexte, la carte biométrique e-ID pourrait devenir un instrument de contrôle politique, plus qu’un simple outil d’accès aux services sociaux.
Un consentement biaisé ?
Pour rendre le projet attractif, les autorités ont promis des incitations financières, comme des transferts de 5 000 FCFA via les portefeuilles mobiles YAS (anciennement Flooz ou T-Money), notamment pour les ménages vulnérables. Cette approche rappelle celle du fonds COVID-19, dont le rapport d’audit de la Cour des comptes a mis en lumière plusieurs irrégularités.
Une stratégie qui ressemble fort à un appât, où les citoyens, souvent mal informés, signent sans en comprendre les implications juridiques et éthiques.
Prudence et vigilance citoyenne
Face aux enjeux liés à la carte biométrique e-ID, les Togolais sont appelés à la vigilance. Car au-delà des promesses de modernisation, ce projet soulève de réelles préoccupations en matière de souveraineté, de transparence et de libertés fondamentales.
Pourquoi refuser d’abord de délivrer la carte nationale d’identité aux nationaux, pour ensuite proposer une carte biométrique à tous, nationaux comme étrangers ?
À quoi servira concrètement cette base de données biométriques ?
Des questions qui restent, à ce jour, sans réponse claire. Et qui justifient pleinement la méfiance de nombreux citoyens à l’égard de ce dispositif présenté comme une solution miracle.
Francine DZIDULA
E-Mail: togoscoop@gmail.com
Tél : (00228) 90 96 63 64/ 99 56 57 88 : Pour vos reportages, annonces et publicité, contacter le service commercial de votre site Togoscoop.


