Crise au sein du projet WURI Togo : « nous avons été piégés par les fausses promesses d’un État qui nous a trahis », écrivent les agents
Ce qui devait incarner un pilier de la transformation numérique du Togo s’enlise dans la controverse. Dans une lettre ouverte datée du 25 juillet, les agents contractuels déployés sur le terrain dans le cadre du projet WURI Togo (e-ID) dénoncent une situation alarmante : précarité professionnelle, traitements inéquitables, salaires impayés, et opacité de gestion. Soutenus par le Collège des délégués du collectif, ces jeunes diplômés interpellent directement les plus hautes autorités du pays.
Une jeunesse recrutée, puis abandonnée
Venus des cinq régions du pays, plusieurs centaines de jeunes Togolais avaient accepté de s’engager dans le projet WURI (Identification Unique pour l’Intégration et l’Inclusion Régionale en Afrique de l’Ouest), inscrit dans la feuille de route gouvernementale 2020-2025 et financé par la Banque mondiale à hauteur de 43 milliards de F CFA. Après un processus de recrutement rigoureux – tests écrits, entretiens, formations – ils ont été affectés à différentes localités, parfois très reculées, notamment dans la région des Savanes.
Mais très vite, l’expérience a viré au cauchemar. Selon les témoignages recueillis, les contrats initialement présentés ont été unilatéralement modifiés après le début effectif des missions, sans consentement des agents. De nouveaux contrats à durée discontinue leur ont été imposés « sous pression et intimidation », dénoncent-ils.
« Nous avons quitté des emplois stables pour servir ce projet. Aujourd’hui, nous sommes sans salaire, endettés, et abandonnés. » — Collectif des agents contractuels WURI Togo
Des conditions de travail jugées inhumaines
Les agents décrivent un rythme de travail éprouvant : plus de 70 heures par semaine, sans pause, ni week-end, ni jours fériés. Les salaires, déjà faibles par rapport aux standards régionaux et inférieurs à ceux des agents WURI dans d’autres pays comme le Bénin, n’ont été versés que partiellement. Huit mois après le lancement du projet, à peine trois mois et demi de rémunération ont été perçus, parfois en espèces, et avec des retenues « injustifiées» pour détérioration de matériel.
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Les frais de mission, de transport, de communication et d’hébergement sont restés à la charge des agents. Certains superviseurs ont utilisé leurs téléphones, leur connexion internet et même leurs fonds personnels pour assurer le bon déroulement des opérations, sans aucun remboursement ni reconnaissance.
Une gestion confuse entre l’INSEED et l’ANID
Le projet WURI Togo est piloté conjointement par deux structures étatiques : l’ANID (Agence nationale d’identification), placée sous la tutelle du ministère de l’Économie numérique, et l’INSEED (Institut national de la statistique et des études économiques et démographiques), relevant du ministère de la Planification. Cette dualité semble avoir créé un flou dans la gestion administrative et financière du projet.
Le collectif dénonce des disparités de traitement entre les agents selon leur structure de rattachement : « Ceux encadrés par l’ANID ont de meilleures conditions de travail que ceux sous la supervision de l’INSEED, pour des tâches similaires ».
Pire encore, certaines rumeurs évoqueraient la disparition de fonds alloués au projet. Selon des sources internes, un haut responsable aurait même financé temporairement certains salaires sur ses propres fonds, ce que le collectif juge inacceptable pour un programme d’envergure nationale financé par un bailleur international.
Des revendications claires pour sortir de l’impasse
Face à cette situation, les agents réclament :
-Le paiement immédiat des salaires et arriérés dus ;
-La signature de contrats stables, conformes au Code du travail togolais ;
-Une clarification des responsabilités entre l’ANID et l’INSEED ;
-La fin de la précarisation institutionnalisée des jeunes agents ;
Et surtout, l’ouverture d’une enquête indépendante et transparente sur la gestion financière du projet.
Un appel solennel aux autorités togolaises
La lettre s’adresse directement au Président du Conseil des ministres Faure Gnassingbé, au président de la République Juan-Lucien Savi de Tové, ainsi qu’aux ministres Cina Lawson et Sandra Ablamba Johnson, dont les départements supervisent le projet. Les agents appellent également les organisations de la société civile, les syndicats et les défenseurs des droits humains à se mobiliser.
« Nous avons été sacrifiés sur l’autel de promesses non tenues. Il est temps que les autorités rendent des comptes. »
Un test crucial pour la gouvernance et la transformation numérique au Togo
Ce scandale jette une ombre sur l’ambition du Togo à devenir un hub de la gouvernance numérique en Afrique de l’Ouest. Le projet WURI, censé offrir une identité numérique sécurisée à tous les citoyens, notamment les plus vulnérables, pourrait perdre toute sa crédibilité s’il devient synonyme de souffrance et d’injustice pour ceux qui le mettent en œuvre.
Albert AGBEKO
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