« Jusqu’à 80 directs par jour » : Siavosh Ghazi, la voix des médias francophones depuis Téhéran
Il est celui qui, à la télé ou à la radio, rapporte quotidiennement la situation en Iran. Siavosh Ghazi est l’un des rares journalistes à couvrir, depuis Téhéran et malgré les risques, une guerre au Moyen‑Orient. Portrait.
Depuis les attaques américano-israéliennes lancées le 28 février dernier contre l’Iran, les nuits sont courtes pour Siavosh Ghazi, l’un des rares journalistes à Téhéran. Correspondant de longue date de France 24 et RFI à Téhéran, il assure pour de nombreux médias francophones des heures de duplex sur l’évolution de la situation. « J’essaye de dormir au moins quatre heures par nuit pour rester en forme. Le matin, je prends de la vitamine C et beaucoup de café », raconte le journaliste de 63 ans entre deux directs.
Ce samedi de février, Siavosh Ghazi se rendait au centre-ville de Téhéran pour filmer des images pour l’émission « Quotidien », lorsqu’il a entendu de violentes explosions. Celles des missiles qui ont conduit à la mort de plusieurs hauts responsables du pays, dont le guide suprême Ali Khamenei. « Je suis journaliste, je vis aussi sur place, mais j’essaie de rester calme, et de me concentrer sur mon travail, même si c’est une page de l’histoire qui se tourne », explique celui qui fait ce métier depuis plus de trente ans.
« Des directs jour et nuit »
Depuis, il est sursollicité par les rédactions francophones du monde entier et enchaîne les interventions à toute heure du jour et de la nuit. Son visage est désormais bien connu des Français, lui qui intervient quotidiennement à l’antenne de France 24, BFMTV, LCI, France Info ou encore aux journaux de 20 heures de TF1 et de France 2. Mais il assure aussi des duplex pour RTL Info en Belgique, la RTS en Suisse ou encore Radio-Canada et TVA au Québec.
« C’est très important de s’organiser car, comme il y a beaucoup de demandes, il faut que je puisse gérer et jongler entre les différentes chaînes », explique Siavosh Ghazi, qui réalise aussi des correspondances pour des radios, notamment RFI. Depuis le début de la guerre, plusieurs chaînes d’info en continu et de journaux ont basculé en édition spéciale, captant une forte audience, signe de l’intérêt pour l’actualité du moment au Moyen-Orient.
« J’ai pu faire jusqu’à plus de 80 directs par jour. C’est le maximum que je peux faire, après c’est trop », explique-t-il, ajoutant devoir aussi composer avec les décalages horaires entre l’Iran et les pays où sont basés les médias pour lesquels il travaille. Aujourd’hui, il en arrive même à refuser des demandes. « Ma priorité reste pour France 24 et RFI. Je leur suis fidèle, ils m’ont toujours soutenu dans mon travail et dans cette situation difficile. Les autres viennent ensuite. »
« Travailler en zone de conflit »
En plus de la fatigue, Siavosh Ghazi fait face aux risques de bombardements. Ne disposant pas d’abris dans l’immeuble où il vit, dans le nord de Téhéran, il se réfugie simplement dans son appartement en cas d’alerte.
« Que je sois dans le parking souterrain, sur le toit, ou dans mon appartement lorsqu’il y a des frappes, c’est la même chose. S’il y a une explosion à côté, on la ressent partout et on peut être touchés », relate-t-il.
Le journaliste assure ses interventions télé avec un simple téléphone portable, un trépied et des écouteurs. Il veille à disposer en permanence d’appareils chargés et de batteries de secours pour ne pas subir les coupures d’électricité qui peuvent survenir à tout moment, de même que des blackouts d’internet, comme ce fut le cas en janvier à la suite d’importantes manifestations dans les rues du pays.
« Il y a eu cinq jours où tout était coupé, même les téléphones fixes. Par la suite, on pouvait faire des appels à l’international depuis l’Iran, mais pas dans l’autre sens. J’arrivais donc quand même à contacter les rédactions en France ou ailleurs », explique le correspondant.
« J’essaye d’aller au plus loin de ce que je peux dire »
L’Iran est considéré comme l’un des pays les plus répressifs pour la presse, en plus d’être aussi l’une des plus grandes prisons au monde pour les journalistes. Le pays occupe ainsi la 176ᵉ place sur 180 dans le dernier classement de la liberté de la presse établi par l’ONG Reporters sans frontières (RSF).
Peu de journalistes étrangers sont présents sur place, les visas étant très difficiles à obtenir. Pour l’instant, seule une équipe de CNN a réussi à se rendre sur place dans les derniers jours. Pour travailler, Siavosh Ghazi a besoin d’une carte de presse délivrée par le ministère iranien de la Culture et valable un an, en plus d’une autre autorisation signée, fournie par le même ministère, qui indique qu’il a bien le droit de travailler dans Téhéran.
« S’il y a un contrôle de police, je montre ces documents-là, mais bien sûr, il y a des limites indéniablement. Certains sujets, comme le guide suprême, sont des sujets très sensibles », explique Siavosh Ghazi. « Mais j’essaye d’aller au plus loin de ce que je peux dire, en couvrant par exemple, autant que possible, les manifestations d’opposition ou des mouvements de contestation, même s’il y a toujours des risques d’arrestation. »
« Arrestation »
Ces risques, Siavosh Ghazi les connaît bien. En 2022, alors qu’il couvre une manifestation lors du mouvement Femmes, Vies, Libertés après la mort de Mahsa Amini, une étudiante arrêtée par la police des mœurs pour « port de vêtements inapproprié », il est interpellé par des hommes en civil.
« J’ai présenté mes autorisations, mais ils m’ont dit qu’elles n’étaient pas valables pour eux. Ils m’ont alors emmené les yeux bandés et menotté, dans un lieu de détention pour m’interroger. Ils ont regardé ma galerie de photos, mon WhatsApp et mes messages », se remémore le journaliste. Après avoir passé une nuit en isolement, des collègues de France 24 et RFI s’inquiètent qu’il ne réponde plus à leurs appels. Ils lancent alors l’alerte et Siavosh Ghazi est finalement libéré 24 heures plus tard. « Ce genre de situation peut arriver à tout moment. Il faut donc faire très attention lorsqu’on travaille. »
D’ailleurs, lorsque ces risques d’arrestations ou de bombardements sont trop grands, il assure ses interventions télé depuis son appartement ou sur la terrasse de son immeuble, d’où il surplombe Téhéran. « Depuis le début de la guerre, il est devenu très difficile de sortir dans la rue pour faire des directs, car dès qu’on sort un trépied, il y a des contrôles d’identité et on peut être gardé pendant deux ou trois heures. Même si on présente sa carte de presse, ils veulent quand même vérifier, car il peut y avoir des fausses cartes », commente-t-il.
« Il faut toujours rester calme et factuel, avoir les idées claires, choisir les bons mots »
Après des études d’histoire et de sciences politiques à la Sorbonne, à Paris, Siavosh Ghazi a commencé sa carrière de journaliste en France. D’abord à Témoignage Chrétien, puis à Jeune Afrique et à RFI en persan à Paris. Puis, il retourne en 1988 en Iran, où il est né, un an après l’élection du président réformateur Mohammad Khatami.
Arrivé en France à l’âge de 14 ans, sans parler un mot de français, il est petit à petit devenu francophone. Aujourd’hui, il lui apparaît plus qu’essentiel, dans ce moment de guerre, de trouver les bons mots pour décrire la situation dans la langue de Molière. « Il faut toujours rester calme et factuel. Il faut avoir les idées claires, choisir les bons mots, les bonnes formulations pour faire comprendre ce qui se passe ici dans le pays, tout en essayant de faire le moins d’erreurs possibles », développe Siavosh Ghazi.
Son courage, mais aussi son calme et son professionnalisme ont été soulignés par la profession et par de nombreux téléspectateurs sur les réseaux sociaux ces derniers jours. « Il y a aussi eu des attaques contre moi », tempère le journaliste. « Mais les remarques sur mon travail, ça fait bien sûr toujours plaisir », confie Siavosh Ghazi, avant d’aller s’installer pour un autre direct.
larevuedesmedias.ina.fr / Togoscoop


