Tribune libre/Ajay Banga: Créer des emplois pour 1,2 milliard de nouveaux travailleurs dans le monde
À l’heure où les crises immédiates monopolisent l’attention mondiale, Ajay Banga alerte sur un défi silencieux mais décisif : la nécessité de créer des emplois pour 1,2 milliard de nouveaux travailleurs dans les pays en développement. Dans cette tribune, le président du Groupe de la Banque mondiale plaide pour une action anticipée et coordonnée, fondée sur l’investissement dans le capital humain, les infrastructures et l’essor du secteur privé, afin de transformer ce choc démographique en moteur de croissance, de stabilité et de sécurité mondiale.
Togo Scoop vous propose l’intégralité de la tribune libre signe du président du Groupe de la Banque mondiale
Créer des emplois pour 1,2 milliard de nouveaux travailleurs dans le monde
11 février 2026
Par Ajay Banga
Ajay Banga est président du Groupe de la Banque mondiale.
Le monde évolue selon différentes fréquences. Certaines constituent des secousses à haute fréquence — guerres, nouvelles technologies, crises de marché — qui surgissent brutalement et accaparent notre attention. D’autres sont des forces à basse fréquence, d’avancée lente mais inexorable : démographie, mondialisation, rareté de l’eau et des denrées alimentaires.
Les vagues à haute fréquence semblent urgentes. Celles à basse fréquence transforment les systèmes.
Ce qui ne signifie pas que les crises n’ont pas d’importance. Mais nous ne pouvons pas devenir les victimes du « feu lent » simplement parce que la crise immédiate brûle plus fort ou occupe davantage les gros titres. Ignorer ce feu couvant trop longtemps, c’est risquer l’incendie.
L’une de ces forces est déjà à l’œuvre. Au cours des 10 à 15 prochaines années, 1,2 milliard de jeunes dans les pays en développement seront en âge de travailler — une échelle sans précédent. Selon les trajectoires actuelles, ces économies ne devraient générer qu’environ 400 millions d’emplois sur la même période — laissant un écart d’une ampleur vertigineuse.
On présente souvent cette question comme un défi de développement, et cela en est un. C’est également un défi économique. Et de plus en plus c’est un défi de sécurité nationale.
Ce qui frappait lors de la dernière conférence de Davos, c’est la facilité avec laquelle la question a été écartée – éclipsée par l’urgence du problème du moment. Elle ne doit pas être ignorée lors des prochains forums tels que le G‑20.
Si nous investissons tôt dans la formation des personnes et les connectons à des emplois productifs, la nouvelle génération pourra bâtir des vies dignes et constituer un socle de croissance et de stabilité. Si nous ne le faisons pas, les conséquences sont prévisibles : pressions sur les institutions, migrations irrégulières, conflits et montée de l’insécurité, les jeunes cherchant toutes les voies possibles pour avancer.
Le Groupe de la Banque mondiale s’engage résolument sur la première voie, en mobilisant financements publics, expertises, capitaux privés et outils de gestion des risques autour d’une stratégie de l’emploi articulée sur trois piliers.
Premier pilier : établir les infrastructures — humaines et physiques.
Sans énergie fiable, transports efficaces, éducation et systèmes de santé solides, les investissements privés et les emplois ne se matérialisent pas. Si le rôle des infrastructures physiques est bien compris, l’investissement dans le capital humain est tout aussi essentiel. Par exemple, un centre de formation à Bhubaneswar, en Inde — soutenu en partenariat avec le gouvernement et le secteur privé — forme près de 38 000 personnes par an. Comme les formations répondent à une demande réelle du marché, presque tous les diplômés trouvent un emploi — ou créent leur propre activité, soutenus par des formations en ingénierie, fabrication et propriété intellectuelle.
Deuxième pilier : instaurer un environnement propice aux entreprises.
Des règles claires et une régulation prévisible réduisent l’incertitude et facilitent la création d’entreprise. Les emplois naissent lorsque les entrepreneurs ont la confiance nécessaire pour investir et croître. Les ressources publiques peuvent aider à catalyser ce processus, mais la création d’emplois à grande échelle repose sur le secteur privé — en particulier les micro, petites et moyennes entreprises qui génèrent la majorité des emplois.
Troisième pilier : accompagner la montée en échelle des entreprises.
Grâce à nos institutions du secteur privé, nous offrons fonds propres, financements, garanties et assurance contre les risques politiques. Un exemple récent est une garantie de financement du commerce soutenant Banco do Brasil, qui débloque environ 700 millions de dollars de financement abordable pour les petites entreprises brésiliennes, notamment dans l’agriculture — orientant le capital vers les acteurs qui stimulent la croissance locale.
Nous concentrons nos efforts sur les secteurs où le potentiel d’emploi est le plus élevé : infrastructures et énergie, agro-industrie, soins de santé primaires, tourisme et industrie manufacturière à valeur ajoutée.
Il ne s’agit pas d’une théorie abstraite. Cette approche s’appuie sur des données, des expériences nationales et des choix prudents quant aux domaines où des ressources limitées peuvent produire le plus grand impact.
Et ce n’est pas un jeu à somme nulle.
D’ici 2050, plus de 85 % de la population mondiale vivra dans les pays en développement. Il s’agit non seulement de la plus grande expansion de la main-d’œuvre mondiale de l’histoire, mais aussi de la plus forte croissance en futurs consommateurs, producteurs et marchés. Qu’il s’agisse de développement, d’altruisme, de rendement ou de sécurité, chacun a intérêt à investir dans cet effort.
Les pays en développement y gagnent, car les emplois créent revenus, stabilité et dignité. Ils renforcent la demande intérieure et donnent aux jeunes une raison d’investir dans leur avenir chez eux plutôt que de partir.
Les pays développés y trouvent également un avantage. À mesure que les économies en développement croissent, elles deviennent des partenaires commerciaux plus solides, des maillons plus résilients dans les chaînes d’approvisionnement et des voisins plus stables. Leur croissance stimule la demande mondiale et réduit les pressions qui alimentent la migration irrégulière et l’insécurité — des phénomènes qui engendrent des coûts économiques et politiques bien au-delà des frontières.
Pour le secteur privé — institutions financières comme opérateurs — cette dynamique constitue l’un des plus grands gisements d’opportunités des prochaines décennies. La croissance démographique soutenue entraîne une demande durable en énergie, alimentation, santé, infrastructures, logement et production manufacturière.
Le frein n’a jamais été le manque d’opportunités. Il s’agit du risque — réel ou perçu. Et c’est là que les institutions de développement peuvent jouer un rôle catalyseur : financer les infrastructures, soutenir les réformes réglementaires et réduire les risques.
Si nous réussissons, les forces à basse fréquence qui modèlent le monde — en l’occurrence la démographie — deviendront des moteurs de croissance et de stabilité plutôt que des sources de volatilité et de risques. Si nous échouons, nous continuerons de courir après les crises — réagissant à des phénomènes émergeant des années, voire des décennies, à l’avance.
La question n’est pas de savoir si ces forces façonneront l’avenir. Elles le feront. La question est de savoir si nous agissons dès maintenant pour les orienter vers les opportunités — ou si nous attendons qu’elles se manifestent sous forme d’instabilité.


