ÉDITORIAL —Togo : quand la force remplace la démocratie et que le pouvoir veut dicter ses règles
En démocratie, la minorité cherche à convaincre, à élargir sa base et à rallier le plus grand nombre à ses idées. Mais au Togo, les tenants du pouvoir, qui se réclament pourtant de la démocratie, semblent avoir choisi une autre voie : celle de la force, du contournement des règles et de la remise en cause des contre-pouvoirs dès lors que ceux-ci contrarient leurs ambitions.
La démocratie ne se résume ni à un discours officiel ni à l’organisation occasionnelle d’un scrutin. Elle repose sur un principe fondamental : le pouvoir appartient au peuple, qui doit pouvoir choisir librement ses dirigeants, sanctionner leurs échecs et imposer, par les urnes, l’alternance lorsqu’il le juge nécessaire. Or, que reste-t-il de ce principe lorsque ceux qui gouvernent considèrent la volonté populaire comme une menace plutôt que comme une exigence ?
Au Togo, une question s’impose : que vaut la démocratie lorsque ceux qui détiennent le pouvoir disposent également du pouvoir de redéfinir les règles du jeu à leur convenance ?
Lorsque les urnes deviennent un risque pour le pouvoir en place, la tentation est grande de neutraliser le mécanisme qui permet au peuple de s’exprimer. Lorsque les règles constitutionnelles apparaissent comme un obstacle à la continuité du pouvoir, on les remplace. Et lorsque la justice régionale rend une décision défavorable, on s’emploie à discuter les mécanismes qui lui permettent de juger.
Le problème n’est donc plus simplement celui d’une compétition politique inégale. Il est celui d’une conception de la gouvernance dans laquelle la conservation du pouvoir semble primer sur le respect de l’esprit démocratique.
Quand la Constitution devient un obstacle à contourner
Le changement constitutionnel intervenu au Togo en 2024 demeure, à cet égard, un épisode majeur du débat politique national. La nouvelle Constitution, adoptée par des députés dont le mandat est arrivé à son terme, a profondément modifié l’architecture institutionnelle du pays, en instaurant notamment un régime parlementaire.
Pour ses défenseurs, il s’agissait d’une réforme institutionnelle. Pour ses opposants, cette transformation a surtout servi à réorganiser les conditions d’exercice du pouvoir et à ouvrir la voie à la pérennisation du système politique en place.
Au-delà des arguments juridiques avancés de part et d’autre, une interrogation démocratique demeure : comment garantir que la Constitution, censée encadrer l’exercice du pouvoir, ne devienne pas un instrument au service de ceux qui gouvernent ?
Une Constitution n’est pas un vêtement que l’on change chaque fois qu’il devient inconfortable. Elle constitue le pacte fondamental qui organise les pouvoirs, protège les droits et fixe les limites que nul dirigeant ne devrait pouvoir franchir à sa guise.
Lorsqu’une réforme aussi déterminante intervient dans un contexte de fortes contestations politiques, la légalité formelle ne suffit pas à dissiper toutes les interrogations sur sa légitimité démocratique.
La justice de la CEDEAO, un contre-pouvoir devenu gênant ?
La décision de la Cour de justice de la CEDEAO du 29 janvier 2026 dans l’affaire opposant la Ligue togolaise des droits de l’homme et douze autres requérants à l’État togolais a également replacé la question institutionnelle au cœur du débat.
Lorsqu’une juridiction régionale se prononce sur des pratiques imputées à un État, le réflexe attendu d’un pouvoir attaché à l’État de droit est de prendre acte de la décision, d’en examiner les implications et de mettre en œuvre les mesures requises.
Mais que penser lorsque, face à une décision judiciaire défavorable, le débat se déplace vers les mécanismes mêmes de la justice régionale ?
Le colloque organisé à Lomé sur les mécanismes de la justice communautaire soulève, à ce titre, une question politique essentielle : s’agit-il de renforcer une institution judiciaire pour la rendre plus efficace et plus crédible, ou de chercher à redéfinir ses prérogatives parce que ses décisions dérangent ?
Il serait excessif de considérer toute réflexion sur la justice communautaire comme une volonté de soumettre les juges aux gouvernements. Les institutions régionales peuvent légitimement faire l’objet de débats et de réformes. Mais le contexte politique donne à cette initiative une portée particulière et impose une vigilance accrue.
La crédibilité d’une réforme judiciaire se mesure à sa capacité à renforcer l’indépendance de la justice, non à protéger les gouvernants contre les décisions qui leur déplaisent.
La force peut-elle tenir lieu de légitimité ?
Le pouvoir politique peut disposer de l’administration, des institutions et des moyens de coercition de l’État. Il peut également s’appuyer sur une majorité parlementaire. Mais aucune de ces ressources ne saurait remplacer durablement la confiance populaire.
C’est là toute la contradiction d’un système qui prétend défendre la démocratie tout en donnant le sentiment que les règles démocratiques deviennent négociables dès qu’elles menacent les intérêts du pouvoir en place.
En démocratie, lorsqu’une idée ne convainc pas suffisamment de citoyens, on travaille à convaincre davantage. On répond aux critiques, on corrige les erreurs et l’on accepte que le verdict des urnes puisse conduire à la défaite. On ne supprime pas le thermomètre parce qu’il révèle la fièvre.
La démocratie exige aussi que les dirigeants acceptent les limites constitutionnelles, que les institutions exercent leurs compétences sans intimidation et que les décisions de justice soient traitées avec le sérieux qu’impose l’État de droit.
Le Togo ne peut prétendre consolider sa démocratie en réduisant les espaces de compétition politique, en entretenant la controverse autour des règles constitutionnelles ou en donnant l’impression que les contre-pouvoirs ne sont acceptables que lorsqu’ils ne contrarient pas le pouvoir.

Le peuple n’est pas un obstacle
La véritable grandeur d’un dirigeant ne réside pas dans sa capacité à rester indéfiniment au pouvoir. Elle se mesure à sa volonté de respecter les règles communes, y compris lorsque celles-ci ne lui sont pas favorables.
Le peuple togolais n’est pas un obstacle à contourner. Il est le fondement même de la légitimité politique. Sa voix ne saurait être célébrée lorsqu’elle approuve les gouvernants et ignorée lorsqu’elle réclame le changement.
De même, la Constitution n’est pas la propriété d’un camp politique, et la justice régionale ne peut être considérée comme légitime uniquement lorsqu’elle donne raison aux autorités nationales.
Au fond, le problème togolais dépasse la seule question de la durée au pouvoir. Il pose celle de la nature du régime, de sa conception de la souveraineté populaire et de son rapport aux institutions chargées de limiter l’exercice de l’autorité.
Car lorsqu’un pouvoir veut choisir les règles, contrôler le jeu et contester jusqu’à l’arbitre, ce n’est plus seulement l’issue de la compétition démocratique qui est en question : c’est l’existence même d’une compétition équitable.
Et c’est précisément là que se situe le véritable danger pour la démocratie togolaise.
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Francine DZIDULA
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