Gaël Mocaer après sa libération du Togo : « On a peut-être été les pions de quelque chose »
Après 36 jours de détention au Togo, les réalisateurs français Gaël Mocaer et Sébastien Perez Pezzani, ainsi que leur fixeur togolais Fred Védomey, ont été libérés et ont regagné la France. Interrogé par France 24, Gaël Mocaer revient sur leur arrestation, leurs conditions de détention et les circonstances de leur libération.
France 24 : Bonjour Gaël Mocaer et merci d’être avec nous. Nous sommes très heureux de vous recevoir et de vous revoir en chair et en os sur le plateau de France 24. Comment allez-vous ?
Gaël Mocaer : Ça va, tout va bien. Je suis très content d’être rentré en France et je suis en pleine forme.
France 24 : Votre collègue Sébastien, en revanche, a dû être hospitalisé à son retour jeudi ?
Gaël Mocaer : Oui. Il suit une batterie d’examens médicaux. J’espère que les choses vont rapidement s’arranger.
France 24 : Quatre jours après votre libération, quel sentiment domine ? L’incompréhension, la colère ?
Gaël Mocaer : Rien de tout cela. Je suis surtout content d’être sorti de cette situation et j’essaie de m’en éloigner le plus vite possible. Il y a forcément de l’incompréhension parce que nous n’avons vraiment rien fait. Et pourtant, nous avons passé 36 jours en prison.
Je n’éprouve pas de colère. À partir du moment où les autorités togolaises avaient décidé d’ouvrir une enquête, il fallait les laisser travailler. L’enquête a pris du temps, puis la justice a fait son travail. Pour l’Afrique, cela a même été relativement rapide, je dois dire.
France 24 : Revenons au 27 juillet. Vous étiez en plein tournage de l’émission « Les Routes de l’impossible » pour France Télévisions, dans le nord du Togo, près de la frontière avec le Bénin ?
Gaël Mocaer : Oui, nous n’étions pas très loin du Bénin, à environ 20 kilomètres, dans la région de Kara.
France 24 : Vous étiez en plein tournage ?

Gaël Mocaer : Oui. Nous tournions depuis déjà 15 jours. Au total, le tournage devait durer trois semaines.
« Les Routes de l’impossible » est une émission produite par Tony Comiti Productions, qui existe depuis une vingtaine d’années. Les choses sont donc bien rodées. Nous avions tout préparé : les autorisations de tournage, les visas, les autorisations pour utiliser le drone, etc. Tout le monde était au courant de notre venue.
Nous avions tourné pendant 15 jours sans rencontrer le moindre problème.
France 24 : Y compris dans cette région ?
Gaël Mocaer : Oui. Nous avions tourné dans cette région avec nos autorisations. Avant notre arrestation, nous avions franchi quatre barrages de police, de gendarmerie et de l’armée. À chaque fois, nous montrions nos autorisations et on nous laissait passer.
France 24 : La justice togolaise vous accuse notamment d’avoir fait voler un drone au-dessus d’une zone considérée comme sensible, où il y aurait une forte activité djihadiste. Vous étiez pourtant en règle et vous saviez que vous étiez dans une zone potentiellement dangereuse ?
Gaël Mocaer : Nous savions que nous pouvions être dans une zone sensible. Mais là où nous avons été arrêtés, nous n’avons absolument pas utilisé le drone.
Nous l’avions utilisé une semaine auparavant dans une zone rouge, à Nadoba. Mais nous l’avions fait en présence de militaires et avec les autorisations nécessaires.
France 24 : Alors, que vous dit-on le 27 juillet ? Pourquoi êtes-vous arrêtés ?
Gaël Mocaer : Nous avons été arrêtés parce que l’endroit où nous nous trouvions ne figurait pas précisément sur notre autorisation de tournage. Le nom du village n’y apparaissait pas.
Nous étions là depuis 15 jours et nous ne connaissions pas les limites géographiques exactes des communes, des préfectures ou des cantons du Togo.
Sur notre autorisation, il était simplement indiqué « Kara ». Je pensais que cela correspondait à la préfecture. Peut-être avions-nous dépassé d’un ou deux kilomètres la zone autorisée, mais lorsqu’on se trouve en pleine brousse, il est difficile de savoir exactement où passent les limites administratives.
C’est donc pour cette raison que nous avons été arrêtés : l’endroit précis où nous nous trouvions n’était pas mentionné sur l’autorisation.
Ensuite, nous avons été accusés d’espionnage. Là, cela devient un peu surréaliste. Parce que nous avions un drone et que nous étions journalistes, on nous a accusés d’espionnage. Je ne sais pas pourquoi.
France 24 : Vous avez alors le sentiment que la situation vous échappe ?
Gaël Mocaer : Pas tout à fait. Nous pensions que les choses allaient rentrer dans l’ordre.
Après notre arrestation, le 27 juillet, nous avons passé une très longue journée d’interrogatoire à Kara pour expliquer qui nous étions et ce que nous faisions. Nous avons collaboré tout au long de la procédure afin que la justice puisse comprendre notre activité.
Le soir même, la police nous a ramenés à l’hôtel, où nous avons été placés sous surveillance.
Trois jours plus tard, le jeudi 30 juillet, le commandant de la BRI nous a appelés pour nous dire de venir récupérer notre matériel.
Nous sommes donc retournés au commissariat. Ensuite, nous sommes revenus à l’hôtel, le temps de manger au restaurant et de prendre une douche. Puis la police est revenue nous arrêter une nouvelle fois.
Nos chambres ont été perquisitionnées et nos téléphones, ordinateurs, drones, matériel de tournage et rushes ont de nouveau été saisis. En réalité, tout notre matériel a été confisqué.
France 24 : Avec quel motif cette fois ?
Gaël Mocaer : Au départ, aucun motif ne nous a été donné. Nous ne savions pas pourquoi nous étions de nouveau arrêtés.
Nous avons découvert le motif deux jours plus tard, lorsqu’on nous a présenté les procès-verbaux pour signature.
Le vendredi, nous avons été à nouveau auditionnés. Les enquêteurs ont également entièrement fouillé notre voiture de location. Pendant près d’une heure, des spécialistes l’ont démontée pour vérifier son contenu.
Le samedi matin, ils sont revenus à l’hôtel avec les procès-verbaux d’audition dans lesquels figurait cette fois l’accusation d’espionnage. Nous avons refusé de signer.
Le dimanche, nous n’avons plus eu de nouvelles. Puis, le lundi, on nous a annoncé que nous allions être transférés à Lomé.
France 24 : Vous avez finalement passé près d’un mois en détention, du 4 août au 1er septembre. Dans quelles conditions avez-vous été détenu ?
Gaël Mocaer : Les conditions étaient tout à fait acceptables. Heureusement, nous n’avons pas été placés dans la prison civile de Lomé.
Le juge a, si je peux dire, fait preuve de clémence. Nous avons été détenus dans une prison destinée à la sûreté de l’État, dont les autorités avaient d’abord voulu garder le lieu secret. Mais l’information a rapidement circulé sur les réseaux sociaux.
Nous étions dans des cellules individuelles. Il n’y avait ni eau potable ni électricité, mais nous nous sommes très bien débrouillés.
Je ne veux pas parler du syndrome de Stockholm, mais les personnes qui nous surveillaient ont vraiment fait attention à nous. Le commandant du camp, les gardes et les chefs de poste étaient, entre guillemets, aux petits soins.
Ils faisaient notamment attention à notre santé et à notre alimentation. Si nous avions faim, nous pouvions commander à manger. Nous avons également pu obtenir du savon, des serviettes et un seau pour nous laver. Ils étaient attentifs à ces aspects.
France 24 : Qu’est-ce qui a finalement permis votre libération ? Quel a été le dénouement ?
Gaël Mocaer : Je n’ai pas vraiment la réponse. Tout s’est passé du jour au lendemain et nous avons été assez surpris.
Personnellement, je ne m’y étais absolument pas préparé. Je m’étais préparé à rester entre un et cinq ans en prison.
Le juge m’avait lu à deux reprises le Code pénal en me disant : « Monsieur Gaël, vous risquez entre un an et cinq ans de prison », en insistant sur le fait que la peine minimale était d’un an.
Je m’étais donc préparé psychologiquement avec mon fixeur. Nous nous étions dit : « D’accord, c’est au minimum un an. Il faut tenir. Comment allons-nous nous organiser pour tenir un an dans cette prison ? »
Puis je ne sais pas exactement ce qui s’est passé. Je pense que le travail de la diplomatie française a certainement joué un rôle. Il faut le reconnaître et remercier les ministres qui ont beaucoup travaillé sur ce dossier.
Ils travaillent dans l’ombre.
L’ambassadeur de France au Togo, Augustin FAVEREAU, a été extraordinaire. Il a beaucoup travaillé sur notre dossier. Il y a également eu l’action du ministre français des Affaires étrangères, du Quai d’Orsay, ainsi que le soutien apporté à nos familles, qui ont été reçues.
Tout cela a été très important.
France 24 : L’ambassadeur de France au Togo a-t-il pu vous rendre visite en prison ?
Gaël Mocaer : Oui, bien sûr. Il a pu me rendre visite.
Notre avocat, Maître Akakpo, a également été à nos côtés et s’est battu tous les jours.
France 24 : En France, beaucoup ont spéculé sur le fait que vous auriez pu faire les frais de relations diplomatiques dégradées entre Paris et Lomé. Qu’en pensez-vous ?
Gaël Mocaer : Je n’ai pas assez de recul sur cette question. Peut-être, peut-être pas. Je ne connais pas suffisamment le dossier des relations diplomatiques entre la France et le Togo.
Il me semble qu’elles ne sont pas mauvaises par rapport à celles que la France entretient avec d’autres pays africains. Il existe beaucoup d’échanges culturels, une bonne coopération et de nombreux échanges entre les deux pays.
Les relations ont peut-être connu des moments de tension. Mais entre deux pays plutôt amis, il peut y avoir de temps en temps un coup de colère ou un coup de sang. Cela n’empêche pas de rester proches.
Est-ce que nous avons fait les frais de cela ? Peut-être. Nous avons peut-être été les pions de quelque chose. Mais nous ne pouvons pas le savoir.
Et, franchement, cela ne m’intéresse pas.
France 24 : Vous êtes réalisateur et vous deviez repartir avec des images pour votre documentaire diffusé sur France Télévisions.
Gaël Mocaer : Pas du tout. Je ne ramène pas les images, puisque notre matériel est toujours au Togo.
Tout ce qui a été saisi est encore sur place : les téléphones, les ordinateurs, les drones, le matériel de tournage et les rushes. Tout est entre les mains de la police judiciaire et de l’ANR, les services de renseignement togolais.
Le juge a toutefois pris une ordonnance demandant que notre matériel professionnel nous soit restitué. Il doit donc nous être rendu. Nous ne savons simplement pas encore quand.
Nous leur faisons confiance pour nous restituer l’ensemble de notre matériel. Et nous verrons à ce moment-là. Nous avons évidemment hâte de récupérer notre matériel et de découvrir le travail que nous avons réalisé.
Transcription de TOGO SCOOP
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