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Togo : Il est temps de tourner la “Feuille de route”

 

À l’issue d’un séminaire gouvernemental de deux jours, tenu les 7 et 8 avril 2026 sous la présidence de Faure Gnassingbé, en présence de Dominique Strauss-Kahn, la Feuille de route gouvernementale s’est retrouvée au cœur des échanges. Mais derrière ce cadre formel et les ambitions réaffirmées, les réalités du terrain, notamment dans les secteurs de la santé, de l’agriculture et du logement, révèlent de profondes insuffisances. À l’heure où un nouveau cycle stratégique se dessine, la question d’un véritable changement de cap s’impose avec acuité.

 

Il faut admettre que le Programme national de développement (PND), rebaptisé Feuille de route gouvernementale, tout comme les autres programmes (DSRP, SCAPE, FNFI, PNIASAN, PUDC…) qui ont jalonné les vingt dernières années de gouvernance de Faure Gnassingbé, a échoué. Continuer à lui consacrer un séminaire gouvernemental en 2026, alors qu’il est censé s’achever en 2025, relève d’une perte de temps et constitue la preuve patente d’un refus d’évolution.

Tourner la page de cette Feuille de route pour se consacrer à autre chose, avec l’espoir qu’un nouveau programme connaîtra un sort meilleur, pourrait sembler envisageable. Mais là encore, les signaux RPT pardon PRT sont peu rassurants. Le PRT (Protéger, Rassembler et Transformer), annoncé pour remplacer l’actuelle Feuille de route sur la période 2026-2031, démarre sous de mauvais auspices. À la seule lecture de son acronyme, on peine à percevoir une véritable ambition de développement : il ne suscite aucun élan chez le citoyen. Comme le dit un proverbe bien connu des Togolais, « le mouton qui va être doux dans la sauce  délicieux se reconnait à sa démarche ».

 

Des ambitions affichées aux résultats contestés

Lancée en grande pompe, la Feuille de route comportait plusieurs objectifs chiffrés. Elle s’articule autour de 42 projets et réformes prioritaires, mobilisant environ 4,4 milliards de dollars d’investissements, dont 80 % attendus du secteur privé, avec pour ambition d’accélérer une croissance inclusive et durable à travers trois axes stratégiques et dix ambitions majeures. Elle met un accent particulier sur l’inclusion sociale, avec la couverture santé universelle (2,4 millions de bénéficiaires visés en 2025), la construction de 20 000 logements sociaux, l’accès généralisé aux services de base (eau, électricité, identité), ainsi que la mise en place d’un registre social unique pour mieux cibler les populations vulnérables.

Par ailleurs, cette stratégie vise la transformation économique à travers le développement agricole, la création d’agropoles — notamment celui de Kara —, l’industrialisation et la modernisation des infrastructures, en particulier autour du Port de Lomé, tout en renforçant la gouvernance et la sécurité avec des dépenses militaires estimées à 4 % du PIB. Globalement, elle repose sur des objectifs quantifiés, un volume d’investissements important et un pilotage centré sur des projets prioritaires, avec des impacts attendus tels que l’élargissement de la couverture sanitaire et l’appui à plus de 260 000 personnes vulnérables.

Au début de l’année 2025, le gouvernement togolais a dressé un bilan positif de la Feuille de route, affichant un taux d’exécution global de 71 %. Mais la réalité semble tout autre. Les Togolais, dont les conditions de vie étaient censées s’améliorer grâce à cette politique, ont au contraire vu leur situation se dégrader ces dernières années, au point que certains ont été contraints de se bagarrer sur des décharges publiques à la recherche de riz avarié.

L’échec est tel que le mot lui-même a disparu du vocabulaire des laudateurs qui, au départ, s’efforçaient de l’insérer dans leurs discours. Au fil du temps, un silence prudent s’est installé, à mesure que s’imposait l’évidence : la situation des Togolais ne s’est pas améliorée grâce à cette Feuille de route.

 

Santé, agriculture, logement : le décalage entre promesses et réalités

Au-delà des discours officiels et des bilans flatteurs, c’est surtout dans les secteurs sociaux de base que les limites apparaissent avec le plus d’acuité. Trois domaines illustrent particulièrement ce décalage entre ambitions affichées et réalités vécues : la santé, l’agriculture et le logement social.

Dans le secteur de la santé, l’objectif de couverture sanitaire universelle pour 2,4 millions de bénéficiaires à l’horizon 2025 a été largement mis en avant comme un pilier de l’inclusion sociale. Pourtant, sur le terrain, l’accès aux soins demeure un véritable parcours du combattant pour la majorité des Togolais. Les formations sanitaires souffrent d’un manque criant d’équipements, de médicaments et surtout de personnel qualifié. Les images de structures hospitalières dégradées, de murs fissurés laissant pénétrer l’eau ou encore de femmes contraintes d’accoucher à même le sol restent gravées dans les mémoires. Trop souvent, des patients meurent faute de soins de première urgence.

 

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Dans de nombreuses localités rurales, il faut parcourir des dizaines de kilomètres pour atteindre un centre de santé fonctionnel. Quant aux mécanismes d’assurance maladie, ils demeurent limités, peu accessibles ou mal compris par les populations. Résultat : les dépenses de santé continuent de peser lourdement sur les ménages, accentuant la précarité. La promesse d’une santé pour tous s’est ainsi transformée en slogan sans réelle portée structurelle.

Le constat est tout aussi préoccupant dans le domaine agricole, pourtant présenté comme le moteur de la transformation économique. La création d’agropoles, notamment celui de Kara, devait moderniser la production, améliorer les rendements et garantir des revenus décents aux agriculteurs. Dans les faits, les petits producteurs restent confrontés aux mêmes difficultés structurelles : accès limité aux intrants de qualité, faible mécanisation, insuffisance des infrastructures de stockage et difficultés de commercialisation.

Dans un pays où les 1 250 milliards de F CFA du PNIASAN se sont volatilisés, le ministère en charge de l’Agriculture en est réduit à louer des tracteurs aux petits exploitants à raison de 40 000 F CFA l’hectare. À cela s’ajoutent les effets du changement climatique et l’absence de véritables mécanismes d’assurance agricole. Les agropoles peinent à produire les effets d’entraînement escomptés et apparaissent parfois comme des îlots de modernité déconnectés du reste du tissu agricole national. Loin d’avoir transformé l’agriculture togolaise, la Feuille de route semble avoir perpétué un système de survie plutôt que de prospérité.

 

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S’agissant des logements sociaux, l’ambition de construire 20 000 unités d’ici 2025 — objectif déjà annoncé dans les « 20+ » de Faure Gnassingbé depuis 2005 — apparaît aujourd’hui comme l’un des exemples les plus frappants du décalage entre planification et exécution. Sur le terrain, les réalisations concrètes restent rares et largement insuffisantes. Les projets engagés sont souvent inaccessibles aux populations à faibles revenus, en raison de coûts élevés et de conditions d’acquisition contraignantes.

Pour la majorité des Togolais, se loger dignement demeure un défi quotidien, marqué par la prolifération de l’habitat précaire et l’absence de politiques urbaines réellement inclusives. Là encore, la promesse d’un mieux-être social s’est heurtée à des contraintes de financement, de gouvernance et de priorisation.

Faure Gnassingbé, PC

Un échec aussi politique et structurel

Au final, ces trois secteurs révèlent une constante : une planification ambitieuse, mais une mise en œuvre défaillante, souvent déconnectée des réalités sociales. La Feuille de route gouvernementale, censée impulser une transformation profonde, semble avoir surtout produit des effets d’annonce, sans améliorer durablement les conditions de vie des populations.

Un autre facteur d’échec est d’ordre politique. « L’argent n’aime pas le bruit », dit-on. De la même manière, un investisseur n’est pas attiré par un pays politiquement instable. Or, le Togo connaît, à intervalles réguliers, des crises politiques majeures. Dans ces conditions, quel investisseur accepterait d’y engager ses capitaux, alors même que 80 % du financement de la Feuille de route repose sur le secteur privé ? Cette dépendance apparaît dès lors comme un pari risqué.

Par ailleurs, certains succès annoncés sont remis en cause avec le temps. Ainsi, fin 2024, le président Faure Gnassingbé se félicitaient des avancées dans les domaines de l’énergie et de l’industrie en déclarant : « j’attacherai une attention vigilante à ce que le plus grand nombre possible d’objectifs soient atteints. C’est le cas notamment en matière d’énergie et d’industrie ; c’est le cas aussi dans le domaine social où nous devons redoubler d’efforts pour la santé et l’éducation ». Pourtant, aujourd’hui, les Togolais vivent au rythme des délestages, signe que les progrès restent fragiles, voire illusoires.

Le seul succès tangible que les populations peuvent réellement constater demeure la Plateforme industrielle d’Adétikopé (PIA). Même si les conditions de travail y sont perfectibles, elle permet néanmoins à certains Togolais de subvenir aux besoins de leurs familles.

 

Dès lors, une question fondamentale s’impose : faut-il persister dans un modèle qui, depuis deux décennies, peine à produire des résultats tangibles, ou repenser en profondeur les politiques publiques à partir des besoins réels des citoyens ? Sans une remise en cause sérieuse des approches actuelles, il est à craindre que les futurs programmes, quels que soient leurs noms, reproduisent les mêmes limites et les mêmes désillusions.

 

 

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Albert Akouété AGBEKO

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