Togo – Jean-Pierre Fabre : « M. Faure Gnassingbé doit quitter le pouvoir. S’il ne le fait pas de lui-même, il y sera contraint »
Dans un entretien accordé à AfreePress le 9 septembre 2026, le président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC), Jean-Pierre Fabre, livre une charge sévère contre le pouvoir de Faure Gnassingbé. Revenant sur l’arrêt de la Cour de justice de la CEDEAO du 29 janvier 2026, sa tournée européenne, l’unité de l’opposition et les accusations portées contre lui, l’ancien candidat à la présidentielle de 2010 affirme que le régime togolais est désormais « hors droit et sans alliés ». Jean-Pierre Fabre appelle à une remobilisation des Togolais et de la diaspora et réaffirme son objectif : obtenir « l’alternance et le changement » au Togo.
AfreePress : Jean-Pierre Fabre, bonjour. La Cour de justice de la CEDEAO a rendu son arrêt le 29 janvier 2026. Le pouvoir n’a rien changé.
Jean-Pierre FABRE : Dès le 15 mars 2024, au cours d’une conférence de presse, l’ANC a dénoncé et condamné l’initiative visant à modifier en catimini la Constitution togolaise et avait, à juste titre, qualifié la manœuvre de coup d’État constitutionnel. Ce que vient de confirmer l’arrêt de la Cour de justice de la CEDEAO. Cet arrêt a amplifié et intensifié les nombreuses interpellations faites au pouvoir togolais par le peuple souverain, les partis politiques, la société civile et la communauté internationale. Le pouvoir en place reste sourd aux condamnations unanimes de ce coup de force. Un pouvoir qui n’entend plus personne finit toujours par n’entendre que lui-même. Et continuer à faire la sourde oreille sur un « changement inconstitutionnel de gouvernement », ce n’est pas de la fermeté. C’est de l’enfermement.
AfreePress : Que devrait-il faire, concrètement ?
Jean-Pierre FABRE : Deux choses, et elles ne se négocient pas. Rendre au peuple la Constitution qu’on lui a volée. Et partir. M. Faure Gnassingbé doit quitter le pouvoir. S’il ne le fait pas de lui-même, il y sera contraint, par le droit et par le peuple togolais.
AfreePress : N’est-ce pas un vœu pieux ?
Jean-Pierre FABRE : Non, parce que quelque chose a changé le 29 janvier. Cet arrêt n’est pas seulement un texte : c’est l’arme qui assène le coup de grâce à ce régime dont l’image est déjà largement abîmée. Et de l’isoler de ses soutiens traditionnels, notamment en Afrique de l’Ouest, ainsi que des institutions internationales qui ne peuvent plus faire semblant de ne pas savoir. Le régime de M. Faure Gnassingbé n’est plus qu’un régime hors droit et sans alliés, un pouvoir en sursis. Ses jours sont comptés et il le sait mieux que nous.
AfreePress : Vous rentrez d’une tournée européenne. Qu’en retenez-vous ?
Jean-Pierre FABRE : Bien plus que des écoutes polies. À Paris, à Bruxelles, à Luxembourg et à Genève, nous avons engagé des démarches auprès des institutions de l’Union européenne et transmis des notes politiques à la Francophonie et à l’OCDE. Le mémorandum porté par l’opposition et par les organisations de la société civile que nous avons coécrit et signé ainsi que d’autres actions fortes vont suivre. Ce que je retiens, c’est que le dossier togolais n’est plus un dossier confidentiel.
AfreePress : Et la diaspora ?
Jean-Pierre FABRE : J’ai retrouvé une diaspora très consciente des enjeux. Elle ne demande plus, elle exige. Elle est diverse, organisée, informée, et elle a compris qu’elle tient une part du rapport de force. Elle est consciente de la complémentarité de ses actions avec celles du terrain. C’est la conjonction des actions qui obligera Faure Gnassingbé à lâcher prise.
AfreePress : Et depuis votre retour ?
Jean-Pierre FABRE : Les invitations et les prises de contact se multiplient dans la sous-région. On ne nous parle plus de la crise togolaise : on nous parle de la normalisation du Togo. Ce n’est pas le même vocabulaire, et ce n’est pas le même horizon. Au sein du CNCC, avec les partis politiques et les organisations de la société civile, la mise en synergie des forces est engagée ; elle doit maintenant être soutenue par les Togolaises et les Togolais, par les amis du Togo et par les institutions internationales.
« Je promets l’alternance et le changement »
AfreePress : Que promettez-vous aux Togolais que vous appelez à se remobiliser ?
Jean-Pierre FABRE : Voyez-vous, à l’ANC notre vision et nos objectifs sont clairement exposés dans nos statuts et relèvent des aspirations profondes du peuple togolais. Ainsi, notre préambule se lit comme suit :
« Des Togolaises et des Togolais, issus de diverses catégories et couches sociales, résidant au Togo tout comme ceux de la diaspora, y compris celles et ceux contraints à l’exil politique,
Ayant en commun la volonté de se constituer en une force politique en vue de poursuivre résolument la lutte pour le changement démocratique auquel aspire le peuple togolais,
Ont créé le parti politique dénommé Alliance Nationale pour le Changement, en abrégé A.N.C… »
Je promets donc en tout premier lieu, l’alternance et le changement. Tout le reste en découle : un Togo fréquentable, respecté de ses voisins et de ses partenaires. Et la fin d’une dynastie, avec la restauration de la dignité et de la pleine souveraineté du peuple togolais. Voilà ce que nous allons obtenir, et nous l’obtiendrons.
Pour une cohésion nationale, une prospérité partagée et un développement harmonieux de toutes les régions de notre pays, avec une égalité des chances et une réelle perspective d’épanouissement pour l’ensemble de la jeunesse togolaise, il est temps que Faure Gnassingbé et son équipe laissent la place à d’autres filles et fils de la nation, porteurs de projets structurants et des valeurs d’éthique et de transparence qu’appelle une saine gouvernance.
AfreePress : Et sur la méthode ?
Jean-Pierre FABRE : Les Pères de l’indépendance et Fondateurs de la nation togolaise ont tracé le chemin et nous suivons avec confiance, leurs pas hardis et victorieux : aucune compromission, aucun compromis sur le dos du peuple souverain. C’est une profession de foi profondément enracinée dans les valeurs pérennes et patriotiques de l’ABLODE.
AfreePress : Vous parlez avec beaucoup de certitude.
Jean-Pierre FABRE : Parce que j’ai vu ce dont ce peuple est capable. J’ai vécu le 05 octobre 1990 au tribunal d’abord, puis dans les rues, toute cette journée mémorable. En 2012, 2017, une génération entière est descendue dans la rue. En juin 2025, une jeunesse née courant 2000 est sortie spontanément, sans les partis. Et elle continue de tenir tête. Tandis que notre diaspora, de Paris à Bruxelles, de Berlin à Washington, de Dakar à Accra n’a jamais cessé de porter ce combat. Ce n’est pas de la fiction. C’est une force réellement disponible. Elle a un rôle décisif à jouer et je veux ici rendre hommage à l’ensemble de ses composantes qui œuvrent inlassablement à l’aboutissement rapide de notre lutte commune.
AfreePress : Un mot à M. Faure Gnassingbé ?
Jean-Pierre FABRE : Un seul, et un mot de vérité. Aucun texte, aussi bien écrit soit-il, n’a jamais tenu lieu de légitimité. Son père a gouverné trente-huit ans, et il a fallu réécrire la Constitution en 2002 pour qu’il puisse rester. Lui gouverne depuis plus de vingt ans, et il a fallu réécrire la constitution en 2005, 2019 et 2024 pour qu’il puisse prendre le pouvoir et s’y maintenir contre la volonté du peuple togolais. Un pouvoir contraint de changer les règles à chaque échéance électorale sait déjà qu’il ne la gagnerait pas.
« Ce n’est pas moi qui me suis désigné »
AfreePress : Plusieurs accusations vous poursuivent depuis des années. Commençons par la plus dure : en 2019, vous auriez négocié votre poste de maire du Golfe 4 avec le pouvoir. Est-ce vrai ?
Jean-Pierre FABRE : Non. Et je réponds une fois, complètement, pour ne plus jamais y revenir. Aux municipales, en 2019, dans le Golfe 4, la liste ANC que je dirigeais a obtenu, avec ses alliés, la majorité des conseillers. Quand on détient la majorité des conseillers, on n’a rien à négocier avec personne, surtout ses adversaires : on élit son maire, c’est la loi. Ce n’est pas une affaire de parole contre parole, c’est une affaire de chiffres, et ces chiffres sont publics. À l’issue du vote pour l’élection du maire, sur les 23 conseillers votants, mes alliés et moi avons obtenu 14 voix, mon adversaire 9 voix. Sans aucun contact avec mon adversaire, que je n’ai connu que le jour du vote. C’est cela la réalité.
AfreePress : Qui porte cette accusation ? On ne l’a jamais entendu nommer.
Jean-Pierre FABRE : C’est bien là le problème, et je porte ma part de responsabilité en gardant le silence. Je reconnais que mon silence a laissé libre cours à des phantasmes de toute nature. Cette accusation a été portée par Madame Brigitte Adjamagbo-Johnson. Elle est incompréhensible. Elle est absolument fausse et Mme Brigitte Adjamagbo-Johnson le sait.
AfreePress : Pourquoi ces accusations, selon vous ? Qu’est-ce qui les motive ?
Jean-Pierre FABRE : Je vous réponds en toute franchise, même si c’est inconfortable. Les motivations sont multiples : il y a d’abord le parti au pouvoir qui veut briser un adversaire sérieux, il y a également des d’entités se disant comme nous, opposées au pouvoir mais ayant, objectivement, la même volonté de briser le concurrent qui leur fait de l’ombre au sein de l’opposition. Malheureusement, tous les moyens y compris les plus pervers sont mis en œuvre par tous. On nous reproche de faire envie par notre capacité à améliorer régulièrement notre implantation, à mobiliser conséquemment sur toute l’étendue du territoire national, à faire fonctionner normalement notre parti, malgré l’adversité, malgré les brimades, les entraves, les représailles et autres exactions. Rappelez-vous le congrès interdit mais que nous avons néanmoins tenu au nez et à la barbe des détachements de police et de gendarmerie chargés de nous en empêcher. On nous reproche de faire envie par notre présence alerte et nos prises de position marquées sur tous les sujets nationaux comme internationaux. Nous savons que l’on nous reproche aussi de n’avoir jamais participé à aucun des gouvernements dits d’union nationale de la dynastie Gnassingbé. Nous n’y sommes jamais allés. Et lorsque M. Faure Gnassingbé a voulu nous y entraîner par l’accord signé avec Gilchrist Olympio, nous avons encore refusé et avons créé l’ANC.
AfreePress : Vous établissez un lien direct avec les accusations d’argent ?
Jean-Pierre FABRE : En effet, on a d’abord parlé de trente millions. Puis de quatre milliards. Quand un chiffre est multiplié de la sorte en cours de route, ce n’est plus une révélation : c’est une fabrication. Je n’accuse personne. Je constate qu’une accusation qui grossit à chaque récit n’a jamais reposé sur le moindre fondement.
AfreePress : On dit aussi que la primature vous a été proposée. Une fois ?
Jean-Pierre FABRE : Pas une fois. À plusieurs reprises, au fil des négociations et des accords qui ont jalonné ces vingt-cinq dernières années. Il y a eu des moments où il suffisait de dire oui. Ce que je n’ai jamais fait. De Gnassingbé Eyadéma à Faure Gnassingbé, ma position n’a pas varié d’un iota : je ne collaborerai jamais avec un régime qui martyrise son peuple.
« Je ne suis pas Dieu »
AfreePress : Vous étiez Secrétaire général du parti au moment de la paix des braves. Que représentait cette fonction ?
Jean-Pierre FABRE : Ce que vous appelez « Paix des braves » est une manière de masquer ce qui n’est qu’une trahison de l’aspiration du peuple au changement. Pour revenir à votre question, la fonction de Secrétaire général comportait un travail de terrain épuisant, mais exaltant. Dans le parti d’alors, sous l’autorité du secrétaire général que j’étais, nous avons implanté nos structures fédérales sur tout le territoire, de Lomé à Cinkassé, contre l’avis du président national de l’époque qui jugeait ce travail inutile : il pensait qu’il lui suffisait de venir parler une ou deux fois pour que les Togolais se lèvent comme un seul homme. J’ai fait le contraire, car j’avais dès le départ la conviction que pour gagner ce combat, il fallait un parti implanté sur tout le territoire national, structuré et animé par des militants déterminés et travailleurs. C’est ainsi que l’ANC est aujourd’hui un parti d’opposition doté d’une grande capacité de mobilisation à travers ses cent-trente fédérations avec chacune plus d’une dizaine de sections et de sous-sections.
AfreePress : Cela a-t-il pesé en 2010 ?
Jean-Pierre FABRE : Cela a pleinement pesé. Quand Gilchrist Olympio n’a pu être candidat en 2010, le Bureau national élargi au Comité politique s’est naturellement tourné vers le vice-président, M. Patrick Lawson, paix à son âme. C’est lui qui avait pris la parole pour me proposer comme candidat, seul cadre, à ses yeux, qui connaissait et était bien connu de tous les responsables des fédérations et qui avait la capacité de mobiliser en un bref délai les structures de base du parti. Le Bureau national élargi avait unanimement soutenu cette proposition. C’est ainsi que je suis devenu candidat. Ce n’est pas moi qui me suis désigné.
AfreePress : Et la création de l’ANC, quelques mois plus tard ?
Jean-Pierre FABRE : Elle s’est faite dans cette confiance-là, et l’UFC est restée comme une coquille vide. Tous nos militants voulaient être membres fondateurs. La loi imposait alors la couverture de vingt préfectures. Et malgré toutes les tracasseries, nous avons déposé plus de trois cents dossiers, couvrant l’intégralité des préfectures du Togo.
AfreePress : D’autres accusations vous visent. Nommons-les également.
Jean-Pierre FABRE : Il y en a deux. En 2020, dans le contexte de la présidentielle où Monseigneur Fanoko Kpodzro parrainait la candidature de M. Agbéyomé Kodjo, Mgr Kpodzro m’a publiquement traité de Judas. Plus récemment, M. Nathaniel Olympio a écrit publiquement que j’étais l’obstacle à l’alternance au Togo. Les deux accusations sont fausses, sans aucun fondement, seulement de la méchanceté gratuite. Et leurs auteurs le savent.

AfreePress : Pourquoi ne les avez-vous jamais portées devant les tribunaux ?
Jean-Pierre FABRE : Parce qu’un procès entre dirigeants politiques qui proclament combattre le même régime n’aurait fait qu’un seul gagnant : ce régime. Je n’ai pas voulu lâcher la proie pour l’ombre. Mais je le constate aujourd’hui : mon silence s’est retourné contre moi. Le vide que je laissais, d’autres l’ont rempli, et une accusation répétée mille fois finit par ressembler à un fait avéré. Et quand vous parlez des tribunaux, je me demande lesquels. Ceux du régime en place ?
AfreePress : Venons-en à la plus douloureuse. Le mot « Judas », prononcé par Monseigneur Kpodzro, aujourd’hui disparu.
Jean-Pierre FABRE : Je vais peser mes mots. Je ne polémiquerai pas avec un homme qui n’est plus là pour s’expliquer. Ce mot a été prononcé à quelques semaines d’une élection présidentielle, et celui qui le prononçait parrainait une candidature concurrente à la mienne. Je laisse chacun apprécier ce que le calendrier ajoute au propos. Ce mot a causé un préjudice considérable à la lutte que nous menons. Et mon attitude n’a pas arrangé les choses. C’est très pénible de garder le silence face à une accusation mensongère, diffamatoire. C’est une épreuve difficile de choisir de garder le silence par dignité. Je saisis l’occasion pour remercier les nombreux soutiens et réconforts que j’ai reçus de la part de la haute hiérarchie de l’Église catholique au Togo.
AfreePress : Vous dites avoir pardonné. Sans condition ?
Jean-Pierre FABRE : D’abord une évidence : je ne suis pas Dieu. Le pardon n’est pas un objet que je possède et que je distribue à ma convenance. Ensuite, je dirige un parti démocratique : tout ce que je dis engage des milliers de militants qui n’ont pas été consultés. Je ne saurais pardonner en leur nom.
AfreePress : Vous ne pardonnez donc pas ?
Jean-Pierre FABRE : Je dis que ce n’est pas une affaire personnelle. Quand on m’attaque, ce n’est pas seulement Jean-Pierre Fabre que l’on atteint : c’est une famille biologique, une famille politique, des hommes, des femmes et des enfants qui paient le prix de ce combat. Pour me laver de ces dénigrements, de ces calomnies, de ces diffamations et humiliations, il faut que le peuple togolais connaisse toute la vérité sur ces actes ignominieux et sur leur mobile. Il faut que le peuple togolais sache que ces montages odieux sont destinés à salir, à discréditer un parti politique jugé gênant par sa détermination à contribuer à l’alternance, une personne ainsi que des femmes et des hommes qui se reconnaissent en lui et qui se battent à ses côtés pour le changement au Togo. Pourquoi toute cette haine ? Voilà pourquoi je dis, en toute humilité : la clé du pardon n’est pas seulement entre mes mains.
AfreePress : Qu’est-ce qui la ferait tourner, cette clé ?
Jean-Pierre FABRE : Une seule chose, qui n’a rien à voir avec ma personne : que cela serve la lutte. Si le pardon renforce le rapport de force contre le régime des Gnassingbé, alors je pardonne, sans rien exiger en retour. Ma personne n’a jamais été l’enjeu. La lutte l’est, et elle seule. En lieu et place de tout pardon, disons la vérité et toute la vérité au peuple togolais.
« Ce n’est pas une opposition qu’on combat, c’est une population qu’on affame »
AfreePress : Et l’unité de l’opposition, dans tout cela ?
Jean-Pierre FABRE : Je fais mienne une phrase qu’un facilitateur bienveillant m’a dite et que je trouve juste : la diversité des stratégies ne signifie pas forcément désunion ou adversité, si l’on prend la peine de se concerter et de se concentrer sur leur complémentarité. Nous n’avons pas besoin de penser tous la même chose. Nous n’avons pas besoin de chercher, par tous les moyens, y compris les plus sordides, à détruire un parti politique de l’opposition pour émerger ou pour exister. Nous avons besoin de nous parler si nous devons agir ensemble.
AfreePress : À qui profitent ces querelles, finalement ?
Jean-Pierre FABRE : Faisons le calcul. Pendant que l’opposition togolaise se déchirait sur une mairie et sur un mot prononcé dans une église, le RPT-UNIR a supprimé l’élection présidentielle, réécrit la Constitution et installé M. Faure Gnassingbé à une fonction qui n’est soumise à aucune limitation de mandat. Voilà le bilan comparé de ces années-là.
AfreePress : Que reprochez-vous précisément à ce régime ?
Jean-Pierre FABRE : Ce régime a détruit notre pays le Togo. Voilà bientôt soixante ans qu’une seule famille et sa cour gouvernent ce pays, dans une succession dynastique. Soixante ans. Regardez le bilan : un pays qui figure au bas de tous les classements du développement, avec une vision calamiteuse de conservation de pouvoir qui a phagocyté les institutions, perpétré des massacres de populations et des tueries documentées dont personne n’a jamais eu à répondre devant un tribunal, et instauré une monarchie qui n’ose pas dire son nom. Il n’y a pas une famille togolaise que ce système n’ait endeuillée, appauvrie ou humiliée.
En particulier, ce régime, de père en fils, a ruiné la vie de la jeunesse togolaise sur plus de deux générations, par l’abrutissement, le mépris, l’exclusion, les intimidations, les détentions arbitraires accompagnées de tortures et de traitements inhumains et dégradants, de disparitions forcées, d’exils contraints et d’assassinats. Nous ne devons pas permettre à Faure Gnassingbé de sacrifier encore la jeunesse togolaise sur les générations actuelles et à venir.
AfreePress : Vous évoquez souvent la diaspora.
Jean-Pierre FABRE : Des centaines de milliers de Togolais font vivre ce pays depuis l’étranger. Ils nourrissent des familles entières, ils construisent, ils envoient chaque mois plus que bien des programmes d’aide. Et on leur refuse toujours le droit de voter. Pendant ce temps, la Constitution que le peuple avait votée en 1992 a été vidée de sa substance, morceau par morceau, jusqu’à incarner ce monstre dénommé Ve République. On a volé au peuple togolais son bulletin de vote, sa loi fondamentale et son pouvoir de choisir librement ses dirigeants.
AfreePress : Où cela mène-t-il ?
Jean-Pierre FABRE : À la colère. Une colère qui monte dans les quartiers, dans les marchés, dans les universités, et que la peur ne contient plus. Cette colère emportera ce système. Je le dis sans exagération et sans menace : l’impunité n’a jamais duré éternellement, nulle part. Ceux qui croient que le Togo fera exception se trompent d’histoire.
AfreePress : Et vos propres militants ?
Jean-Pierre FABRE : Ils paient le prix fort, comme des milliers d’autres Togolaises et Togolais. Certains ont été emprisonnés dans l’affaire des incendies de marchés et y ont laissé la vie. Beaucoup sont privés de travail, dans le public comme dans le privé, en attendant qu’ils cessent de résister pour gagner leur vie. Ce n’est pas une opposition que l’on combat : c’est un peuple que l’on affame et que l’on brise.
AfreePress : Et la répression des mobilisations ?
Jean-Pierre FABRE : En 2017 et 2018, il y a eu des morts, des arrestations massives, et l’internet a été coupé au pays tout entier. En juin 2025, quand une jeunesse née après 2000 est descendue dans la rue, Amnesty International et la Fédération internationale pour les droits humains ont fait état de sept décès, dont un mineur. Le pouvoir conteste ce bilan ; je m’en tiens à ce que disent ces organisations, puisque nous avons rencontré les familles endeuillées. Mais ce que personne ne conteste, c’est qu’il n’y a jamais eu de procès. Ni pour 2005, ni pour 2017, ni pour 2025.
« Je combats le système là où il se fabrique, je sers les Togolais là où ils vivent »
AfreePress : Vous dénoncez un coup d’État constitutionnel, vous refusez de siéger comme député, et pourtant vous siégez comme maire.
Jean-Pierre FABRE : Il n’y a aucune contradiction. Ce ne sont pas deux logiques, mais une seule. L’Assemblée nationale est le lieu où la Ve République de M. Faure Gnassingbé a été fabriquée : y siéger, c’est valider un coup d’État constitutionnel. La mairie, c’est l’état civil, les écoles et les centres de santé, l’éclairage public, les ordures ménagères et autres, les marchés, l’assainissement et la salubrité des quartiers, c’est la gestion au quotidien des intérêts des populations d’une commune. Priver les habitants du Golfe 4 du maire qu’ils ont élu n’aurait aucune cohérence, ce serait une punition collective, une offense. Je combats le système là où il se fabrique. Je sers les Togolais là où ils vivent.
AfreePress : Qu’avez-vous fait concrètement au Golfe 4 ?
Jean-Pierre FABRE : Je ne vais pas faire de catalogue. Les habitants, les chefs de quartier et les CDQ du Golfe 4 savent mieux que moi ce que nous avons fait. Quand nous avons pris la commune en 2019, elle était sans moyens, sans locaux adaptés, sans équipement, sans connexion. Depuis, nous avons remis de l’ordre, amélioré l’assainissement, assisté les populations à combattre les inondations avec des engins et des motopompes, renforcé l’état civil, l’éclairage public, les infrastructures scolaires, sanitaires et marchandes. Nous avons aussi recruté plus de 200 jeunes diplômés en 2021 et 2024. Et malgré l’absence de transferts conséquents de l’État, le Golfe 4 reste la commune qui contribue le plus au FACT. Le mieux, ce n’est pas d’en parler : c’est d’aller voir sur place et de demander aux populations.
AfreePress : En 2018 vous avez boycotté les législatives, en 2019 vous êtes allés aux communales. Où est votre ligne ?
Jean-Pierre FABRE : Je ne crois pas aux lignes tracées d’avance, et je me méfie de ceux qui en proclament. Ni le boycott ni la participation ne sont des principes : ce sont des instruments. On choisit l’instrument selon l’enjeu, le contexte, et surtout selon ce que l’adversaire prépare. Des regrets ? Il y en a certainement. Mais on décide avec les informations du moment, face à un pouvoir qui a toujours plus d’un tour dans son sac.
AfreePress : Vous dirigez l’ANC depuis sa création. Quand votre parti a-t-il organisé sa propre alternance ?
Jean-Pierre FABRE : Vous posez la question comme si l’ANC vivait en dehors de la loi. Et puis, l’ANC a des textes fondamentaux, et ces textes ont toujours été respectés. Ils prévoient des congrès, ils prévoient des mandats, ils prévoient la manière dont on désigne les dirigeants. À aucun moment la question de la succession ne s’est posée en dehors de ce cadre, et elle ne se posera pas autrement. Il y aura des congrès, comme il y en a eu, et tout se fera dans le respect des règles que nous nous sommes données.
AfreePress : Vous n’excluez donc rien ?
Jean-Pierre FABRE : Je n’exclus rien, et surtout je ne décide rien seul. Ce n’est pas Jean-Pierre Fabre qui décide de l’avenir de l’ANC : ce sont les militants et les instances du parti. Ce parti a de grands défis devant lui, et ils sont autrement plus importants que le nom de son président.

« Un homme m’a aspergé d’essence »
AfreePress : Y a-t-il eu un moment où vous avez senti votre vie réellement menacée ?
Jean-Pierre FABRE : Face à l’accumulation des agressions et aux manifestations de haine et de violence, il serait irresponsable de ma part de prétendre que tout cela ne vise pas à en finir définitivement avec moi. Lors d’une tournée dans le nord du pays, notre cortège a été bloqué par un tronc d’arbre placé en travers de la route. Un homme s’est approché de moi et m’a aspergé d’essence. Puis il a vidé le reste du bidon sur le tronc et a cherché un briquet dans sa poche. Ne l’ayant pas trouvé, il s’est mis à en demander un autour de lui. C’est pendant ce temps mort que le gendarme de mon escorte a dégagé le tronc d’arbre, ce qui a permis à mon chauffeur de m’exfiltrer.[4]
AfreePress : Que retenez-vous de cet épisode ?
Jean-Pierre FABRE : Que je dois la vie à quelques secondes et à un briquet qui manquait. Quand on a été aspergé d’essence parce qu’on fait de la politique, on ne se demande plus si le combat vaut la peine d’être mené. On sait à quoi l’on a affaire, et on continue, plus déterminé que jamais.
AfreePress : Depuis 1990, qu’avez-vous subi d’autre ?
Jean-Pierre FABRE : Depuis 1990, j’ai affaire à un système qui n’a reculé devant rien. Mon domicile a été attaqué, mon convoi pris pour cible à balles réelles dans les rues de Lomé, et nos rassemblements dispersés à coups de grenades lacrymogènes et assourdissantes, jusque dans les églises et chez nous. Je n’oublierai jamais ce jour où, chez moi, la cour et les chambres, y compris celles de ma mère malade et âgée, étaient pleines de fumée, tandis que les explosions secouaient tout le quartier, attaqué à coups de lance-roquettes et d’armes de guerre. J’ai connu les cellules de la gendarmerie nationale, de la gendarmerie de l’aéroport, de la Sûreté, du commissariat central et de la direction de la police judiciaire. J’ai été arrêté à la frontière de Sanvee-Condji, conduit au tribunal, privé de mon passeport, puis assigné à résidence sans raison sérieuse. J’ai aussi été frappé en pleine rue par un militaire, devant le temple méthodiste de Hanoukopé. J’ai porté plainte, sans suite. J’ai saisi la Cour de justice de la CEDEAO, qui a condamné cette dérive. Et depuis janvier 2013, je suis toujours mis en examen dans l’affaire des incendies des marchés de Lomé et de Kara, sans jugement ni issue. Pendant ce temps, on a cherché à nous étouffer, à nous couper de nos moyens, à briser nos soutiens et à salir ma famille par la diffamation. Mais ni la peur, ni la répression, ni le mensonge ne m’ont arrêté. Ils ne m’arrêteront pas.[5]

AfreePress : On vous décrit comme un homme de silence. D’où vient ce silence ?
Jean-Pierre FABRE : Je n’aime pas beaucoup parler de ce qui me touche personnellement. Ce silence vient de loin. Les raisons sont enfouies au plus profond de moi-même et je ne souhaite pas en parler. Ce n’est ni de l’indifférence ni du mépris. Je n’en dirai pas davantage.
AfreePress : Dans dix ans, que voulez-vous qu’on retienne de Jean-Pierre Fabre ?
Jean-Pierre FABRE : Ce n’est pas de moi qu’il faut se souvenir d’abord, mais du peuple togolais, victimes de la dictature. Ceux qui ont perdu leur emploi parce qu’ils portaient la lutte pour la libération, et ceux qui sont morts, massacrés ou en détention sans que personne ne prononce jamais leur nom. Moi, je n’ai fait qu’une chose : j’ai toujours refusé la compromission, et je n’ai jamais cédé ni ma dignité ni mon honneur. Et dans dix ans, les Togolais seront fiers, je le crois profondément, que j’aie contribué à leurs côtés, dans le sacrifice et dans l’épreuve, à mettre fin à la dictature des Gnassingbé. Cela arrivera. Le changement sera obtenu, le Togo retrouvera sa place, et les hommes et les femmes de ce pays seront heureux et fiers d’être Togolais. Je ne le souhaite pas : JE LE SAIS.
Source: AfreePress



