Togo : pourquoi les artistes réclament-ils le départ du ministre Isaac Tchiakpé ?
Financement de la culture, droits d’auteur, précarité sociale et absence de résultats tangibles : le bras de fer entre les artistes togolais et leur ministre de tutelle révèle les difficultés structurelles d’un secteur en quête de réformes. Malgré une rencontre avec Isaac Tchiakpé le 5 octobre 2026, les revendications restent au cœur des tensions. Le sit-in prévu le 12 octobre a été suspendu sur notification des autorités administratives.
Le monde culturel togolais traverse une nouvelle zone de turbulences. Des organisations professionnelles, avec en première ligne la Fédération togolaise de musique (FTM), expriment leur mécontentement face à la gestion du secteur et réclament des changements concrets. Portées notamment par Ariel Dassanou, président de la FTM, leurs revendications dépassent les difficultés propres aux musiciens. Elles mettent en cause les mécanismes de financement, la gouvernance des institutions culturelles et les conditions de vie des artistes.
En février 2026 déjà, la FTM avait tiré la sonnette d’alarme sur la situation de la filière musicale. Elle dénonçait notamment l’insuffisance des mécanismes de soutien, la précarité sociale des créateurs et les difficultés rencontrées par les espaces culturels. Plusieurs mois après, la persistance de ces préoccupations a ravivé les tensions avec le ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts.
Le Fonds national de promotion de la culture au cœur de la contestation
Le principal point de friction concerne le Fonds national de promotion de la culture (FNPC). Pour les professionnels, ce mécanisme doit permettre de soutenir financièrement les projets artistiques, la production des œuvres, la diffusion culturelle et la professionnalisation des acteurs.
Les organisations réclament son opérationnalisation effective, davantage de transparence dans sa gestion et la publication de ses rapports d’activités. La FTM avait notamment dénoncé l’absence de retombées concrètes du dispositif pour les artistes.
Cette situation soulève une question essentielle : à quoi sert un mécanisme public de financement culturel s’il ne permet pas aux créateurs d’accéder concrètement aux ressources prévues pour eux ?
Pour les artistes, l’existence administrative d’un fonds ne suffit pas. Ils attendent des procédures accessibles, des critères de sélection transparents et des financements effectivement attribués. Sans ces conditions, le dispositif risque de rester éloigné des besoins réels du secteur.
Droits d’auteur : une rémunération au centre des attentes
L’autre dossier sensible est celui des droits d’auteur. Les artistes demandent une réforme du Bureau togolais du droit d’auteur (BUTODRA), la modernisation du cadre juridique applicable et la mise en œuvre effective de la rémunération pour copie privée.
Derrière ces exigences se trouve une préoccupation fondamentale : permettre aux créateurs de vivre de leurs œuvres. Musique, littérature et autres productions artistiques représentent un travail qui nécessite du temps, des investissements et des compétences. Lorsque les mécanismes de rémunération sont insuffisants ou mal adaptés, les artistes peinent à tirer des revenus réguliers de leur activité.
La rémunération pour copie privée, lorsqu’elle est instituée et appliquée conformément aux textes, vise notamment à compenser certains usages des œuvres protégées. Sa mise en œuvre constitue donc un enjeu économique majeur pour les titulaires de droits.
La réforme du BUTODRA ne devrait toutefois pas se limiter à des modifications institutionnelles. Elle doit aussi répondre aux attentes de transparence, d’efficacité et de confiance des ayants droit.
Précarité sociale et fragilité des espaces culturels
Au-delà du financement et des droits d’auteur, les revendications mettent en lumière la fragilité des conditions de travail des artistes togolais. Beaucoup évoluent dans un environnement où les revenus sont irréguliers et où l’accès à la protection sociale demeure une préoccupation.
Les professionnels souhaitent notamment une meilleure structuration de leurs filières, une politique sectorielle clairement définie pour la musique et un accompagnement renforcé des salles de spectacle, des centres culturels et des lieux de diffusion.
Ces espaces jouent un rôle essentiel : ils permettent aux artistes de se produire, de rencontrer leur public et de générer des revenus. Leur fragilisation réduit les possibilités de diffusion des œuvres et limite les débouchés professionnels.
L’enjeu dépasse ainsi la seule défense des intérêts des artistes. Il concerne également l’accès du public à une offre culturelle diversifiée, la préservation de la création togolaise et la capacité du pays à développer ses industries culturelles.
Isaac Tchiakpé face à l’exigence de résultats
Face à la montée du mécontentement, le ministre de la Culture, Isaac Tchiakpé, a reçu, le 5 octobre 2026 à Lomé, des responsables de fédérations et d’organisations culturelles. Les échanges ont porté sur les préoccupations du secteur, notamment le financement de la culture, les droits d’auteur et la professionnalisation des acteurs.
Le ministre a évoqué les initiatives engagées par son département et réaffirmé sa disponibilité à poursuivre le dialogue. La rencontre a débouché sur le principe d’un cadre permanent de concertation destiné à assurer le suivi des revendications.
Cette démarche constitue une ouverture au dialogue. Elle ne signifie cependant pas que les difficultés dénoncées ont été résolues. Les artistes attendent des décisions précises, assorties d’un calendrier de mise en œuvre et de résultats vérifiables.
C’est précisément là que se situe le désaccord : les autorités mettent en avant les démarches entreprises, tandis que les professionnels attendent des avancées tangibles. Pour ces derniers, les réunions successives ne peuvent remplacer l’application effective des réformes.
Le sit-in du 12 octobre suspendu, mais la mobilisation maintenue
La tension s’est également manifestée autour du sit-in que le Conseil national des arts et de la culture (CNAC) avait prévu le lundi 12 octobre 2026, de 8 heures à 12 heures, dans les locaux du ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts.
Dans un communiqué daté du 9 octobre, le CNAC a annoncé la suspension du rassemblement à la suite d’un courrier du ministère de l’Administration territoriale, de la Gouvernance locale et des Affaires coutumières, référencé n° 1782/MATGLAC-SG-DLPAP-DOCA. Selon le Conseil, cette notification invoque les dispositions de l’article 9-2 de la loi n° 2011-010 du 16 mai 2011 relatives à l’interdiction des manifestations sur certains axes et dans certaines zones, notamment à proximité des institutions de la République.
En conséquence, le CNAC a demandé aux personnes mobilisées de ne pas se rendre sur le lieu du rassemblement à la date et aux horaires initialement prévus.
Le Conseil insiste toutefois sur un point : la suspension du sit-in ne signifie nullement l’abandon des revendications du secteur culturel. Il annonce la poursuite de ses démarches auprès des autorités compétentes, dans un esprit de responsabilité, de dialogue et de respect des voies légales et institutionnelles.
Cette décision évite la tenue du rassemblement dans les conditions initialement envisagées, mais elle ne règle pas le différend de fond. La mobilisation annoncée autour des revendications culturelles reste donc d’actualité, même si ses prochaines modalités ne sont pas précisées dans le communiqué.
Une crise qui dépasse la personne du ministre
La demande de départ d’Isaac Tchiakpé traduit la perte de confiance exprimée par une partie des acteurs culturels.
Les difficultés évoquées touchent à la continuité des politiques publiques, au fonctionnement des institutions et à l’efficacité des mécanismes de soutien.
La question centrale est donc celle de la responsabilité politique : comment transformer les engagements en mesures concrètes, accessibles aux artistes et évaluables dans le temps ?
La rencontre du 5 octobre ouvre une possibilité de désescalade, à condition que le cadre de concertation annoncé produise des décisions précises. L’opérationnalisation du FNPC, la réforme du BUTODRA, la rémunération des créateurs et l’amélioration de la protection sociale constituent autant de dossiers sur lesquels les professionnels attendent des avancées.
Au fond, les artistes togolais ne réclament pas seulement une meilleure écoute. Ils demandent que la culture soit considérée comme un secteur économique et social à part entière, avec des institutions fonctionnelles, des financements transparents et des droits effectivement protégés.
La sortie de crise dépendra désormais de la capacité du ministère et des organisations professionnelles à faire passer le dialogue du stade des engagements à celui des réalisations. La suspension du sit-in du 12 octobre ne clôt donc pas le débat : elle laisse entière la question des réponses concrètes que les autorités apporteront aux revendications des acteurs culturels.
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Francine DZIDULA
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