À l’issue de la rencontre russo-togolaise de Lomé, une intention est particulièrement claire : Moscou veut organiser le passage de ses marchandises par le port togolais vers les pays du Sahel. Le vice-ministre russe des Transports se dit prêt à mettre ce corridor en place rapidement. C’est une perspective commerciale sérieuse. Elle appelle aussi une question : quelle part de cette activité reviendra au Togo, au-delà du passage des cargaisons ?
Du 29 septembre au 1er octobre, la première session de la commission intergouvernementale a réuni à Lomé des responsables des deux pays et une mission russe de 29 participants. Les discussions ont couvert l’énergie, les mines, l’agriculture, l’éducation et les transports. Un procès-verbal et un mémorandum sur le patrimoine culturel ont été signés. Les conclusions rendues publiques ne mentionnent toutefois aucun investissement économique chiffré engagé à cette occasion.
Il serait trop tôt pour juger toute une relation sur cette première réunion. Il serait tout aussi imprudent d’appeler « partenariat stratégique » une longue liste de secteurs où les deux pays souhaitent travailler ensemble. La coopération ne se mesure pas au nombre de domaines cités, mais aux moyens que chaque partie accepte d’y consacrer.
Un port recherché, des retombées à négocier
La Russie voit dans Lomé une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest. Son intérêt est compréhensible : le port offre un accès aux marchés sahéliens, et les entreprises russes cherchent à organiser leur chaîne de transport. Le Togo peut y gagner des recettes portuaires et du travail pour ses transporteurs. Mais ces bénéfices ne doivent pas être présumés. Quelles entreprises assureront la manutention et l’acheminement ? Où sera créée la valeur ? Les producteurs togolais auront-ils, eux aussi, accès aux circuits commerciaux que Moscou propose de bâtir ?
Pour l’instant, la partie russe décrit avec plus de précision le trajet de ses marchandises que les débouchés qu’elle ouvrirait aux produits togolais. C’est à Lomé de mettre la réciprocité à l’ordre du jour. Un corridor utile au Togo devrait faire davantage que traverser son territoire.
Les partenaires déjà présents au Togo, européens, américains ou asiatiques, ont leurs limites ; ils portent aussi des projets et des appuis dont on peut examiner les résultats. À Moscou de montrer ce qu’elle construira pour le Togo, au-delà d’une voie de passage pour ses marchandises vers le Sahel.
Les autres pistes annoncées méritent le même examen. Un projet énergétique peut répondre à des besoins immenses, mais le concept de corridor gazier Lomé–Sahel en est encore au stade de la réflexion. Des discussions sur les engrais, les mines ou les bourses universitaires peuvent ouvrir des possibilités ; elles ne disent pas encore quels projets seront financés, combien de Togolais en bénéficieront et dans quels délais.
En novembre 2025, Faure Gnassingbé et Vladimir Poutine avaient décidé de donner une nouvelle impulsion à leurs relations. La commission mixte s’est réunie moins d’un an plus tard. L’étape diplomatique a donc été franchie. L’étape économique, celle qui intéresse les entreprises et les ménages, reste largement à construire. La deuxième session est prévue en 2028 : les Togolais ne devraient pas devoir attendre jusque-là pour connaître l’état des engagements pris aujourd’hui.
La sécurité ne dispense pas de rendre compte
La coopération militaire appelle, elle aussi, des réponses précises. Le ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey, a confirmé la présence de formateurs russes chargés d’accompagner l’utilisation d’équipements, tout en démentant celle de membres d’Africa Corps. Cette distinction doit être respectée. Elle ne retire rien au droit de savoir quelles missions remplissent ces formateurs, combien de temps elles dureront et quelles capacités les forces togolaises conserveront après leur départ.
L’expérience du Sahel invite au moins à ne pas confondre l’arrivée d’un nouvel appui militaire avec une réponse durable à l’insécurité. Une formation vaut par ce que les soldats peuvent ensuite faire eux-mêmes. Un équipement vaut par la possibilité de l’entretenir et d’en maîtriser l’emploi. La souveraineté serait bien fragile si, pour faire fonctionner demain ce qui est livré aujourd’hui, le Togo devait rester dépendant de son fournisseur.
Le pays a raison de dialoguer avec Moscou comme avec ses autres partenaires. C’est précisément parce qu’il dispose de plusieurs options qu’il peut exiger de chacun des propositions comparables, des conditions connues et des résultats vérifiables. La Russie peut prendre sa place dans cette diversification. Elle n’a pas à recevoir, au nom de la souveraineté, un crédit que ses engagements n’ont pas encore gagné.
Le sommet Russie–Afrique des 28 et 29 octobre apportera peut-être de nouvelles annonces. Pour le Togo, le progrès sera plus simple à reconnaître : un financement identifié, un calendrier tenu, des entreprises togolaises associées et des capacités qui restent dans le pays. Lomé a ouvert la porte. Il lui revient désormais de décider à quelles conditions elle restera ouverte.
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Francine DZIDULA
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