Tribune libre de Dieudonné Sewonou:La mort silencieuse du contre-pouvoir médiatique
Il fut un temps où ouvrir un journal ou écouter une tranche d’information relevait de la quête de vérité. La presse incarnait alors un contre-pouvoir indispensable : une boussole morale et intellectuelle capable de passer à la loupe l’action publique, de disséquer les mécanismes socio-économiques et, surtout, de porter la voix de ceux que l’on n’entendait jamais.
Aujourd’hui, le constat dans une grande partie de nos communautés africaines est aussi saisissant que douloureux : ce journalisme d’analyse et d’investigation s’efface dans un silence presque généralisé. Un glissement lourd de conséquences s’est opéré sous nos yeux : la majorité de nos journalistes sont devenus de simples communicants.
La fin de l’analyse, le règne du communiqué
L’observation du paysage médiatique actuel révèle une uniformisation troublante du discours. L’analyse raisonnée, l’enquête de terrain et la rigueur quasi scientifique qu’exige la complexité de nos réalités ont quitté une large part de la presse. À la place, le public se voit trop souvent servir des compte-rendus prévisibles, des éléments de langage pré-mâchés ou des retranscriptions serviles de communiqués officiels.
Lorsqu’éclatent des crises sociales ou que se manifestent les défaillances criantes de la gestion publique, une frange importante de la presse s’empresse de jouer les pompiers ou d’offrir des justifications toutes faites. Les manquements structurels sont minimisés, les contre-performances occultées, et les responsabilités noyées dans une rhétorique d’excuses institutionnelles. L’objectivité n’est plus seulement menacée : elle est devenue une denrée rare, presque suspecte.
Précarité, pression et mauvaise foi : la triple asphyxie
Ce renoncement ne s’est pas produit par hasard. Il est le fruit d’un écosystème asphyxié par trois maux majeurs :
La précarité structurelle : Dans de nombreuses rédactions, les journalistes évoluent dans des conditions économiques d’une extrême fragilité. Sans salaire décent ni protection sociale, l’indépendance éditoriale devient un luxe inabordable face aux contraintes de la survie quotidienne.
La pression politique et économique : Intimidations, chantages à la publicité ou menaces à la liberté de ton imposent une culture de l’autocensure. Pour éviter le conflit avec les centres de pouvoir, beaucoup choisissent la voie de la moindre résistance.
La mauvaise foi et le militantisme déguisé : Une partie des acteurs des médias a sciemment abdiqué sa neutralité pour se transformer en officine d’influence, troquant l’éthique professionnelle contre des alliances d’intérêts ou des postures identitaires.

Qui pour parler pour les sans-voix ?
Le drame de cette mutation ne réside pas seulement dans la perte de prestige d’une profession ; il réside dans le vide démocratique qu’il installe.
Lorsque les médias refusent d’interroger le réel et préfèrent relayer la parole des puissants, qui reste-t-il pour donner de la voix aux citoyens lésés ? Qui s’investit encore pour enquêter sur la gestion des deniers publics, la réalité de nos hôpitaux, la détresse de nos campagnes ou les failles de nos institutions ?
En se transformant en relais de communication, la presse rompt son contrat social le plus fondamental. Une communauté privée d’une presse libre, critique et rigoureuse est une communauté aveugle, condamnée à subir les dysfonctionnements sans jamais pouvoir les comprendre ni les corriger.
Le sursaut indispensable
Il ne s’agit pas de condamner indistinctement l’ensemble de la profession. Des voix courageuses existent encore, luttant chaque jour avec méthode et intégrité. Mais elles se battent à contre-courant.
Il est urgent de bâtir de nouveaux modèles économiques pour les médias, d’exiger une formation plus exigeante axée sur l’investigation et l’analyse factuelle, restaurer une éthique et déontologie stricte. La communication vend une image ; le journalisme éclaire la conscience collective.
Il est temps que la presse sorte de ce silence assourdissant et réassume pleinement ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : le miroir exigeant de nos sociétés et le bouclier des sans-voix.
Dieudonné SEWONOU
Journaliste d’investigation, consultant médias , formateur ,Présentateur et analyste politique.




