Le retrait de l’arrêté de reconnaissance de Togbui Adjikou Lanklivi 1er, chef traditionnel du quartier Adakpamé Kpota-Colas, continue d’alimenter les débats au Togo. En l’absence d’une communication officielle claire sur les motivations de cette décision, les spéculations se multiplient. Chacun y va de son interprétation, surtout lorsqu’il s’agit d’une personnalité considérée comme un soutien du pouvoir dans un quartier réputé être un bastion de l’opposition.
Parmi les explications relayées dans certains médias locaux, une thèse revient avec insistance : le chef aurait enfreint les règles protocolaires lors de la cérémonie de présentation de vœux au président du Conseil, Faure Gnassingbé. Selon cette version, une liste stricte de chefs de cantons avait été établie pour prendre part à l’événement, et le nom du chef d’Adakpamé n’y figurait pas initialement. Il aurait néanmoins usé de ses relations pour être intégré à la délégation.
Toujours selon cette même version, Togbui Lanklivi aurait dépassé le temps accordé à chaque chef pour les échanges en tête-à-tête avec le président du Conseil. Ce non-respect du protocole serait donc à l’origine du retrait de son arrêté de reconnaissance.
Mais cette explication paraît bien trop légère au regard des enjeux politiques et symboliques liés à la chefferie traditionnelle au Togo. Peut-on réellement retirer la reconnaissance d’un chef influent pour une simple question de protocole ? Beaucoup en doutent.
Car Togbui Lanklivi n’est pas un chef ordinaire. À plusieurs moments sensibles de la vie politique togolaise, notamment durant les périodes de fortes tensions et de contestations, il s’est illustré par des prises de position favorables au pouvoir en place. Dans un quartier où les voix hostiles au régime sont nombreuses, il avait choisi de se démarquer, parfois au prix de critiques virulentes. Une telle figure, utile au pouvoir dans un contexte politique délicat, ne perd généralement pas sa reconnaissance officielle pour une simple entorse protocolaire.
Dès lors, une autre piste mérite d’être examinée.
Ces derniers mois, Togbui Lanklivi a effectué un séjour remarqué au Bénin, précisément durant la campagne de l’élection présidentielle béninoise. Sur place, il a multiplié les interventions médiatiques et les échanges avec des jeunes à Porto-Novo. Or, le contenu de ses déclarations a pu être perçu à Lomé comme particulièrement embarrassant.
Le chef d’Adakpamé n’a pas caché son admiration pour le processus électoral béninois, qu’il a présenté comme un exemple de maturité démocratique et de stabilité institutionnelle. Il a salué l’organisation du scrutin, la transparence dans la centralisation des résultats ainsi que le climat apaisé ayant entouré l’élection. Selon lui, le Bénin envoyait à la sous-région « un signal important de stabilité institutionnelle ».
Plus marquants encore furent ses propos sur l’attachement des citoyens béninois au vote. « Quand un peuple vote sans peur et que les résultats sont acceptés sans contestation majeure, c’est que la République a fait son travail », a-t-il affirmé en substance.
Dans un contexte togolais marqué depuis des années par des contestations électorales récurrentes, ces déclarations ont pu être interprétées comme une critique indirecte du système politique national. À Lomé, certains y voient même une comparaison à peine voilée entre la gouvernance béninoise et celle du Togo.
Il faut dire que les relations entre Lomé et Cotonou restent marquées par une forme de rivalité silencieuse. Sans être ouvertement conflictuelles, elles reposent souvent sur une logique de méfiance et de comparaison. Depuis plusieurs années, le président béninois Patrice Talon est crédité d’avoir profondément modernisé son pays sur le plan des infrastructures et de la gouvernance économique. En face, le régime togolais, malgré deux décennies de pouvoir de Faure Gnassingbé, peine encore à convaincre une partie de l’opinion sur son bilan et ses résultats.
Dans ce contexte, toute comparaison publique entre les deux modèles politiques devient hautement sensible.
En affirmant par ailleurs que l’élection de Romuald Wadagni consacrait « le choix de la compétence et de la stabilité », Togbui Lanklivi savait probablement que cette lecture pouvait être mal perçue à Lomé. D’autant plus que les équilibres politiques sous-régionaux sont souvent observés avec attention par les différents régimes en place.
Mais le chef traditionnel est allé encore plus loin en conseillant au futur président béninois de « transformer cette légitimité électorale en résultats concrets ». Une phrase qui, dans le contexte togolais, résonne inévitablement comme une pique politique. Car les critiques les plus fréquentes adressées au pouvoir togolais portent justement sur le déficit de légitimité démocratique et l’insuffisance des résultats économiques et sociaux ressentis par les populations.
Au final, si aucune preuve ne permet d’établir avec certitude un lien entre ces déclarations et le retrait de son arrêté de reconnaissance, cette hypothèse apparaît politiquement plus crédible que la simple affaire de protocole avancée jusque-là.
Dans les cercles du pouvoir, les mots pèsent parfois plus lourd que les actes. Et lorsqu’un allié supposé du régime choisit d’encenser publiquement un modèle voisin souvent présenté comme plus performant, le malaise peut vite se transformer en sanction politique.
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Albert Akouété AGBEKO
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