Genève : Entretien avec Emmanuel Elolo Agbenonwossi, figure togolaise de la gouvernance de l’IA en Afrique
Genève accueille ce 3 juillet 2026 la 2ᵉ édition du Forum francophone de la gouvernance du numérique et de l’intelligence artificielle, un rendez-vous de haut niveau consacré aux grands enjeux de régulation, d’innovation, de souveraineté infrastructurelle, de gouvernance des données et de diversité linguistique à l’ère de l’intelligence artificielle. Cette rencontre réunit des experts, des décideurs publics, des acteurs techniques, des représentants d’organisations internationales, des chercheurs, des innovateurs et des membres de la société civile autour des mutations qui redéfinissent aujourd’hui les politiques publiques numériques dans l’espace francophone.
En marge de ce Forum, nous avons échangé avec Emmanuel Elolo Agbenonwossi, chercheur, consultant international et spécialiste togolais des politiques numériques, reconnu comme l’une des figures incontournables de la gouvernance de l’IA en Afrique francophone. Nommé en début d’année au sein du comité éditorial du Centre de ressources francophone sur la gouvernance du numérique et de l’intelligence artificielle de l’Organisation internationale de la Francophonie, il contribue aux réflexions stratégiques sur les enjeux transversaux du numérique, de l’IA, des droits humains, de l’inclusion, de la diversité linguistique et culturelle, ainsi que des cadres normatifs internationaux.
Auteur du livre à succès Decolonizing Artificial Intelligence Ethics: Ubuntu as a Philosophical Paradigm for AI Governance in Africa, traduit en 7 langues, Emmanuel Elolo Agbenonwossi est également l’auteur de la feuille de route ouest-africaine de l’intelligence artificielle éthique et l’architecte de la stratégie nationale d’intelligence artificielle 2025–2035 de la Guinée. À Genève, il porte une lecture technique, institutionnelle et géopolitique des conditions nécessaires pour que les pays africains passent d’une logique d’adoption de l’IA à une véritable maîtrise des données, des infrastructures, des normes, des compétences et des chaînes de valeur algorithmiques.
TOGO SCOOP INFO: Vous participez à ce Forum francophone à Genève. Quel est, selon vous, l’enjeu principal de cette rencontre ?
Emmanuel Elolo Agbenonwossi: L’enjeu principal est de sortir d’une lecture superficielle de l’intelligence artificielle comme simple outil applicatif. L’IA n’est plus seulement une technologie que l’on ajoute à des services existants. Elle devient une couche d’inférence intégrée aux architectures décisionnelles, aux systèmes d’information publics, aux chaînes de production de la connaissance, aux mécanismes de régulation sectorielle et aux infrastructures critiques de l’économie numérique.
Ce Forum permet donc de poser une question fondamentale pour l’espace francophone. Sommes-nous capables de produire une doctrine de gouvernance de l’IA qui ne soit pas uniquement importée des grands pôles technologiques, mais qui prenne en compte nos réalités linguistiques, institutionnelles, juridiques, économiques et géopolitiques ? Il ne s’agit pas seulement de discuter d’innovation. Il s’agit de définir les conditions techniques et normatives dans lesquelles l’innovation peut être fiable, auditée, interopérable, sécurisée et compatible avec les droits fondamentaux.
Pour les pays africains, ce débat est stratégique. Si nous adoptons massivement des systèmes d’IA sans maîtriser les données, les couches cloud, les modèles, les API, les capacités de calcul et les mécanismes d’audit, nous risquons de déplacer nos dépendances numériques vers des dépendances algorithmiques beaucoup plus profondes.
Lire aussi : Togo IGF 2026 : Lomé met la souveraineté numérique et l’IA au cœur des débats stratégiques
TOGO SCOOP INFO: Pourquoi insistez-vous autant sur la notion de souveraineté infrastructurelle ?
Emmanuel Elolo Agbenonwossi: Parce que l’intelligence artificielle repose sur des couches techniques très concrètes. Elle dépend d’abord des données, ensuite des infrastructures d’hébergement, puis des capacités de calcul, des modèles fondamentaux, des environnements de déploiement, des interfaces de programmation, des mécanismes d’orchestration et des dispositifs de supervision. Si un État ne contrôle aucune de ces couches, sa souveraineté numérique devient essentiellement déclarative.
La souveraineté infrastructurelle ne signifie pas que chaque pays doit construire seul l’ensemble de la chaîne technologique. Cela serait irréaliste, notamment pour les petits marchés. Elle signifie plutôt que les États doivent identifier leurs dépendances critiques, protéger leurs données sensibles, disposer de capacités nationales ou régionales minimales, négocier intelligemment avec les fournisseurs technologiques, imposer des clauses d’auditabilité, de réversibilité, de localisation ou de protection des données stratégiques, et préserver une capacité de décision sur les systèmes déployés dans les secteurs critiques.
Dans le domaine de l’IA, la souveraineté n’est pas seulement juridique. Elle est computationnelle, normative, linguistique, informationnelle et cognitive. Un État peut adopter une loi ambitieuse sur l’IA, mais s’il n’a ni données qualifiées, ni infrastructure fiable, ni compétences techniques, ni capacité d’évaluation des modèles, cette loi aura une portée opérationnelle limitée.
TOGO SCOOP INFO: Vous parlez de chaîne de valeur algorithmique. Que signifie cette notion pour les États africains ?
Emmanuel Elolo Agbenonwossi: La chaîne de valeur algorithmique commence bien avant le modèle. Elle commence avec la production des données, leur collecte, leur structuration, leur classification, leur nettoyage, leur documentation, leur stockage et leur gouvernance. Elle se poursuit avec les capacités d’hébergement, les ressources de calcul, le choix des architectures de modèles, les procédures d’entraînement ou d’adaptation, les tests de robustesse, les évaluations de biais, les mécanismes d’explicabilité, les protocoles de déploiement, le monitoring post-déploiement et les mécanismes de recours pour les citoyens.
Dans beaucoup de pays africains, plusieurs segments de cette chaîne sont encore faibles ou externalisés. Les données publiques sont souvent fragmentées entre administrations, les systèmes d’information manquent d’interopérabilité, les registres administratifs ne sont pas toujours suffisamment numérisés, les corpus linguistiques locaux sont limités, les infrastructures de calcul sont faibles et les administrations disposent rarement de référentiels techniques pour évaluer les systèmes d’IA.
C’est pourquoi une stratégie d’IA crédible ne peut pas être réduite à une liste de cas d’usage. Elle doit intervenir sur toute la chaîne de valeur. Il faut travailler sur la gouvernance des données, la qualité des infrastructures, les compétences techniques, les normes d’interopérabilité, les cadres d’audit, les mécanismes de certification et les dispositifs institutionnels capables de piloter l’IA dans la durée.

TOGO SCOOP INFO: Comment réguler l’IA sans bloquer l’innovation ?
Emmanuel Elolo Agbenonwossi: Il faut d’abord cesser d’opposer régulation et innovation. Une régulation bien conçue ne bloque pas l’innovation. Elle crée de la prévisibilité, réduit l’incertitude juridique, protège les usagers et permet aux innovateurs de se développer dans un environnement de confiance. Le problème n’est pas la régulation en soi. Le problème, c’est la mauvaise régulation, celle qui est trop générale, trop rigide, déconnectée des risques réels ou incapable de suivre le cycle de vie des systèmes d’IA.
La bonne approche consiste à mettre en place une régulation proportionnée au risque. Un système d’IA utilisé pour recommander des contenus culturels ne doit pas être traité de la même manière qu’un système utilisé dans la justice, la santé, l’identité numérique, l’éducation, la sécurité publique ou la protection sociale. Dans les secteurs à haut risque, il faut des évaluations d’impact algorithmique, des obligations de documentation, des tests de biais, des exigences de robustesse, des mécanismes de traçabilité, une supervision humaine effective et des voies de recours.
Dans les secteurs à faible risque, il faut plutôt favoriser l’expérimentation, les bacs à sable réglementaires, l’accès sécurisé aux données publiques, les partenariats entre administrations, universités et start-up, ainsi que des mécanismes d’apprentissage institutionnel. La régulation de l’IA doit être modulaire, adaptative et fondée sur la criticité des usages, la sensibilité des données, le niveau d’autonomie du système et l’impact potentiel sur les droits.
TOGO SCOOP INFO: Vous êtes l’auteur de la feuille de route ouest-africaine de l’intelligence artificielle éthique. Quelle était l’ambition de ce travail ?
Emmanuel Elolo Agbenonwossi: L’ambition était de passer d’une éthique déclarative à une gouvernance opérationnelle. Beaucoup de discours sur l’IA éthique restent au niveau des principes généraux. On parle de transparence, d’équité, de responsabilité ou d’inclusion, mais sans toujours préciser comment ces principes deviennent des obligations administratives, des procédures techniques, des indicateurs mesurables, des instruments d’audit ou des capacités institutionnelles.
La feuille de route ouest-africaine visait précisément à structurer une approche régionale plus concrète. Les pays de la région partagent des défis communs en matière de gouvernance des données, de cybersécurité, de compétences spécialisées, de dépendance aux infrastructures externes, de faibles capacités de calcul, de fragmentation des systèmes d’information publics et de sous-représentation des langues africaines dans les corpus numériques.
Une approche régionale permet d’envisager la mutualisation de certaines capacités. On peut imaginer des référentiels communs pour les systèmes d’IA à haut risque, des programmes régionaux de formation des régulateurs, des cadres harmonisés d’évaluation algorithmique, des plateformes de corpus linguistiques, des laboratoires d’expérimentation, des mécanismes de partage sécurisé des données non sensibles et une doctrine commune sur les usages publics de l’IA.
TOGO SCOOP INFO: Vous avez également été l’architecte de la stratégie nationale d’intelligence artificielle 2025–2035 de la Guinée. Que retenez-vous de cette expérience ?
Emmanuel Elolo Agbenonwossi: Cette expérience a confirmé qu’une stratégie nationale d’IA ne peut pas être conçue comme un document standard que l’on adapte superficiellement à un pays. Elle doit partir d’un diagnostic de maturité. Il faut analyser l’état des infrastructures numériques, la qualité des données publiques, les capacités humaines, les cadres juridiques, l’organisation institutionnelle, les besoins sectoriels, les usages existants, les capacités de financement et le niveau d’interopérabilité des systèmes administratifs.
Dans le cas de la Guinée, l’enjeu était de construire une trajectoire sur 10 ans, avec une logique progressive. Une première phase devait consolider les fondations, notamment la gouvernance des données, les compétences, les cadres éthiques, la coordination institutionnelle et les infrastructures de base. Une deuxième phase devait permettre l’accélération des usages dans les secteurs prioritaires. Une troisième phase devait positionner le pays dans une logique de leadership ciblé, en capitalisant sur ses avantages, ses besoins nationaux et ses capacités régionales.
Ce travail a aussi montré qu’une stratégie d’IA doit être gouvernable, finançable, mesurable et révisable. Gouvernable, parce qu’il faut une architecture institutionnelle claire. Finançable, parce que l’ambition doit être reliée à des ressources. Mesurable, parce qu’il faut des indicateurs de suivi. Révisable, parce que les technologies évoluent rapidement et qu’un cadre stratégique doit pouvoir s’adapter.
Lire aussi : HAAC: le MMLK exige l’installation des six membres élus et dénonce un blocage de plus de deux ans
TOGO SCOOP INFO: Quelle place doivent occuper les langues africaines dans les politiques d’IA ?
Emmanuel Elolo Agbenonwossi: Les langues africaines sont un enjeu de souveraineté cognitive. Les grands modèles de langage produisent des résultats à partir des données sur lesquelles ils sont entraînés. Si les langues africaines, les expressions locales, les savoirs communautaires, les références culturelles et les contextes administratifs africains sont absents ou faiblement représentés, les systèmes d’IA produiront une intelligence partielle, biaisée ou inadaptée.
Ce n’est pas une question purement culturelle. C’est une question de performance technique, d’inclusion sociale et d’accès aux services publics. Un citoyen qui ne peut pas interagir avec un service d’IA dans sa langue ou dans un registre linguistique compréhensible est déjà exclu d’une partie de la transformation numérique. La diversité linguistique doit donc être intégrée dès la conception des politiques d’IA.
Il faut investir dans la numérisation des contenus, la constitution de corpus, l’annotation linguistique, la documentation des langues à faibles ressources, le développement de jeux de données représentatifs, la protection des savoirs locaux et la création de modèles adaptés aux contextes africains. Sans cela, l’IA risque de renforcer une forme de dépendance cognitive à l’égard des langues dominantes et des cadres culturels extérieurs.
TOGO SCOOP INFO: Quel rôle doivent jouer les organisations francophones dans cette gouvernance de l’IA ?
Emmanuel Elolo Agbenonwossi: Les organisations francophones ont un rôle important à jouer, mais ce rôle doit être stratégique. Elles peuvent contribuer à la production de ressources communes, à la mutualisation des expertises, à la formation des décideurs, au renforcement des capacités des administrations, à la traduction des débats techniques en cadres de politiques publiques et à la défense de la diversité linguistique dans les espaces internationaux de normalisation.
L’espace francophone peut aussi devenir un laboratoire de coopération normative. Il peut aider à produire des référentiels partagés sur l’IA éthique, la gouvernance des données, l’audit algorithmique, la protection des droits, les usages publics de l’IA et la souveraineté infrastructurelle. Mais pour cela, il faut éviter une approche uniquement déclarative. Il faut construire des instruments, des plateformes, des corpus, des programmes de formation et des mécanismes de suivi.
La Francophonie a une valeur ajoutée particulière parce qu’elle rassemble des pays aux niveaux de développement très différents, mais confrontés à des questions communes. Elle peut donc favoriser une gouvernance de l’IA plus inclusive, qui ne soit pas capturée uniquement par les puissances technologiques ou les grands marchés.
TOGO SCOOP INFO: Selon vous, quelle est l’erreur principale que les pays africains doivent éviter face à l’IA ?
Emmanuel Elolo Agbenonwossi: L’erreur principale serait de confondre adoption et maîtrise. Utiliser des outils d’IA ne signifie pas maîtriser l’IA. Déployer des solutions dans les administrations ne signifie pas disposer d’une souveraineté algorithmique.
Signer des partenariats avec de grandes entreprises technologiques ne signifie pas construire un écosystème national.
Les pays africains doivent éviter de devenir uniquement des marchés d’expérimentation ou de consommation. Ils doivent négocier les partenariats avec une doctrine claire sur les données, les infrastructures, les transferts de compétences, la réversibilité technologique, l’auditabilité des systèmes et la protection des intérêts publics. L’enjeu n’est pas de rejeter les partenariats internationaux. L’enjeu est de les structurer de manière équilibrée.
L’IA peut apporter des gains importants dans la santé, l’éducation, l’agriculture, les finances publiques, la justice, la planification urbaine et les services administratifs. Mais ces gains ne seront durables que si les États disposent de capacités internes pour comprendre, encadrer, contrôler et évaluer les systèmes qu’ils adoptent.
TOGO SCOOP INFO: Quel message portez-vous depuis Genève aux décideurs africains ?
Emmanuel Elolo Agbenonwossi: Le message est que l’intelligence artificielle doit être traitée comme une infrastructure stratégique de puissance publique. Elle ne doit pas être réduite à une mode technologique ou à un ensemble de solutions isolées. Elle touche à la qualité de la décision publique, à la souveraineté des données, à la transformation des administrations, à la compétitivité économique, à la sécurité nationale, à l’éducation, à la culture et aux droits des citoyens.
Les États africains doivent investir dans les couches profondes de la gouvernance de l’IA. Cela signifie mettre en place des politiques de données robustes, développer des compétences techniques, structurer des cadres d’audit, renforcer les infrastructures numériques, créer des mécanismes d’évaluation des risques, soutenir les universités et les start-up, protéger les langues africaines et construire une coopération régionale beaucoup plus ambitieuse.
L’Afrique ne doit pas seulement consommer l’intelligence artificielle. Elle doit produire ses propres normes, ses propres corpus, ses propres capacités, ses propres modèles d’usage et ses propres doctrines de gouvernance. C’est à cette condition que l’IA pourra devenir un levier de transformation publique, d’innovation économique et de souveraineté, plutôt qu’un nouveau facteur de dépendance technologique.
Sauf autorisation de la rédaction ou partenariat pré-établi, la reprise des articles de togoscoop.tg, même partielle, est strictement interdite. Tout contrevenant s’expose à des poursuites.
Propos recueillis par Dieudonné Djigbodi
E-Mail: togoscoop@gmail.com
Tél : (00228) 90 96 63 64/ 99 56 57 88 : Pour vos reportages, annonces et publicité, contacter le service commercial de votre site Togoscoop.



