Devoir de mémoire/ 26 novembre 1991 : la dissolution avortée du RPT qui a fait vaciller la transition
C’est l’une des erreurs les plus monumentales des débuts du processus démocratique au Togo. Le Haut Conseil de la République (HCR), parlement de transition mis en place par la Conférence nationale souveraine (CNS) pour préparer les institutions de la IVᵉ République et, surtout, organiser l’élection présidentielle censée tourner la page du régime de Gnassingbé Eyadema, a outrepassé sa mission en prononçant, le 26 novembre 1991, la dissolution du Rassemblement du Peuple Togolais (RPT), l’ancien parti unique et parti-État, au pouvoir depuis plus de deux décennies.
Ce mardi 26 novembre 1991, réuni en séance plénière, le HCR vote la dissolution du RPT. Le parlement de transition justifie sa décision par la nécessité d’adapter le paysage politique à l’ère du multipartisme naissant. Selon plusieurs conseillers de la République, il ne s’agissait pas de bannir définitivement l’ancien parti unique, mais de l’obliger à se conformer à la nouvelle loi n°91-04 du 12 avril 1991 portant charte des partis politiques. Certains conseillers proposaient même de simples ajustements de dénomination — « Rassemblement du Peuple Togolais pour le Renouveau » ou « Rassemblement Démocratique du Peuple Togolais ».
Mais dans les rangs des faucons du régime, la mesure ne passe pas. Ils le font savoir, et l’armée est aussitôt mise en première ligne. Il fallait, estiment-ils, mettre un terme aux “affronts répétés” de la Conférence nationale.
Dès le lendemain matin, le quartier d’Adewui, considéré comme le fief du pouvoir, s’embrase. Des militants du parti dissous dressent des barricades, brûlent des pneus et s’en prennent aux passants.
Comme on pouvait s’y attendre, la riposte la plus violente vient des Forces armées togolaises (FAT). Aux ordres du pouvoir, des militaires investissent la Radiotélévision de la Nouvelle Marche (RTNM) pour exiger, à leur tour, la dissolution des institutions de la transition, dont le HCR. À l’intérieur de la maison de la radio, ils tirent à balles réelles, frappent plusieurs occupants : cinq morts et de nombreux blessés sont recensés. L’assaut contre ce site stratégique constitue un message clair : l’armée ne laissera pas la transition démanteler l’ancien système.
Ainsi, militants et militaires font vaciller les institutions de la transition. La dissolution du RPT leur offre l’occasion d’exprimer toutes les récriminations qu’ils nourrissaient contre le processus et les forces démocratiques. Cette violente réplique, véritable bras de fer entre le HCR et les FAT, handicape lourdement la transition. Dans ce climat délétère, 48h plus tard la primature est attaquée par l’armée.
La brèche ouverte par le HCR permet à l’armée de s’engouffrer durablement dans l’espace politique. Jusqu’au 28 août 1992, date théorique de fin de la transition, les gouvernements successifs, de concert avec le HCR, ne parviennent même pas à organiser le premier acte majeur de la transition : le référendum constitutionnel. Opposition et pouvoir s’entredéchirent sur le calendrier électoral, le découpage administratif, l’interprétation de la future Constitution de la IVᵉ République — et l’intrusion répétée de l’armée dans le débat politique n’arrange rien.
Cette dissolution ratée du RPT fut ainsi une aubaine pour les forces rétrogrades, qui en profitèrent pour fragiliser davantage les institutions de la transition. Le HCR aurait pu s’en passer : le RPT, largement rejeté par la population à l’époque, incarnait aux yeux des Togolais la dictature. Aucune élection libre n’aurait pu, sauf miracle, lui permettre de revenir au pouvoir. Mais cette erreur du parlement de transition lui offre l’occasion de se refaire une santé politique. Les blocages successifs du processus permettent finalement à Eyadema, affaibli à la sortie de la CNS, de reprendre l’initiative.
La dissolution du RPT était inutile : il se serait éteint de lui-même. D’ailleurs, nulle part en Afrique, dans les transitions post-conférences nationales, un parlement transitoire n’a dissous l’ancien parti unique.
Ironie de l’histoire — et comme pour donner raison, a posteriori, à ceux qui voulaient en finir avec le parti d’Eyadema — c’est son fils, Faure Gnassingbé, qui procédera à sa dissolution définitive le 14 avril 2012, un jour symbolique pour le régime paternel, sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré.
Parfois, et surtout en politique, il ne sert à rien de se précipiter : il faut laisser le temps au temps.
…Parce qu’un peuple sans histoire est un monde sans âme.
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Albert Akouété AGBEKO
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