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Togo : La révolution manquée

 


C’était la première fois en presque trois quinquennats que le régime de Faure Gnassingbé dont la famille détient le record de longévité au pouvoir en Afrique de l’ouest a été sérieusement menacé. A l’initiative du Parti nationaliste panafricain (PNP) dont le nom du fondateur Tikpi Salifou Atchadam ne disait pas grand-chose à la majorité des Togolais à l’époque, a réussi à faire le consensus au plan national et dans la diaspora autour de trois revendications principales du peuple : le retour de la constitution de 92, la limitation des mandats et le vote de la diaspora. Les Togolais découragés par trois décennies de lutte politique sans succès et dont la soif du changement et de l’alternance ne fait l’ombre d’aucun doute se mirent de nouveau à  rêver. Ils venaient de trouver un porte-flambeau pour les conduire à cette société de justice et de bonheur partagé. Ils ne pouvaient rêver mieux car Tsikpi Atchadam, le nouveau messie, maitrise aussi l’art oratoire qu’il assaisonne avec des proverbes tèms comme seul Zarifou Ayéva savait le faire auparavant.

QUAND LE REGIME DE FAURE A VACILLE

Le pouvoir voyant le vent tourner en sa défaveur et prenant très au sérieux cette nouvelle donne usera dans un premier temps de subterfuge ensuite de menace pour décourager. En vain. C’est peine perdue. La manifestation du 19 août 2017 a eu lieu. Pour la première fois, et de façon synchronisée des milliers de Togolais ont manifesté dans une vingtaine de ville à l’intérieur du pays et dans plusieurs autres villes à l’extérieur où réside la diaspora togolaise. Partout, la manifestation s’est déroulée dans le calme  excepté  Sokodé, ville dont est originaire Tsikpi Atchadam et à Lomé où elle a été endeuillée. 


 

Loin d’être découragés par les menaces, les intimidations, les arrestations, la répression ou le bouclage des villes, les Togolais étaient malgré tout debout. Durant un an ils ont démontré, à travers des manifestations qui devenaient quasi quotidiennes leur volonté d’en découdre avec le plus vieux régime réfractaire à l’alternance en Afrique de l’ouest. Le régime de Faure Gnassingbé vacille. Il ne tient que par la force et la volonté de certains inconditionnels à en découdre advienne que pourra. Esseulé sur le plan diplomatique,  asphyxié sur le plan économique et mis-en mal par des manifestations politiques à l’interne, le pouvoir de Lomé tente de desserrer l’étau.  Il sollicite une action de bons offices auprès la CEDEAO, l’organisation sous régionale. Le dossier togolais sera alors confié à la double médiation guinéo-ghanéenne. Comme mesure de décrispation de la crise les présidents Alpha Condé et Nana-Addo Akufour exigent de l’opposition la suspension des manifestations le temps des négociations et du pouvoir la libération des détenus politiques.

 

LE POUVOIR REPREND DU POIL DE LA BETE

Le 31 juillet 2018, la CEDEAO établie une feuille de route pour le retour au calme au Togo. Comme en 2005, l’organisation sous régionale a occulté la question essentielle et qui est l’objet des revendications du peuple togolais à savoir la  candidature du président Faure Gnassingbé. Les chefs d’Etat et de gouvernement préconisent néanmoins des réformes institutionnelles et constitutionnelles par voie parlementaire. Ces réformes doivent prendre en compte le mode de scrutin à deux tours pour l’élection du président de la République, la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels, la recomposition de la Cour constitutionnelle pour revoir sa composition et limiter le nombre de mandats de ses membres et le renforcement du processus électoral.

Une fois encore l’opposition togolaise a été dupée par la CEDEAO qui prévoit des élections législatives avant la fin de l’année. « La CEDEAO nous a beaucoup nui », confiera un acteur politique.

Privée de son arme fatale, la mobilisation, renvoyée aux réformes par voie parlementaire dans une assemblée nationale où elle est minoritaire, minée par des divisions internes, l’opposition togolaise est dos au mur face à un agenda qui ne lui laisse pas la marge de manœuvre.

 Pendant ce temps, requinqué par cet accord, le pouvoir avec l’aval de la CEDEAO fonce tout droit vers les réformes : des réformes à minima. Pas celles voulues par ces milliers de  Togolais qui étaient dans les rues. C’est alors que l’opposition a fait le pari de boycotter les législatives qui  ont suivi l’adoption de la feuille de route au grand mécontentement de la CEDEAO qui visiblement a sacrifié une fois encore la soif d’alternance du peuple togolais. Les députés issus de cette législature adoptent des réformes favorables au président Faure Gnassingbé. A l’unanimité les 91 députés ont voté un ensemble de réformes constitutionnelles et institutionnelles portant sur 29 articles de la constitution togolaise, dont trois portants limitation des mandats présidentiels et législatifs.

Désormais, le président de la République togolaise sera élu par un mode de scrutin à deux tours pour un mandat de 5 ans renouvelable une seule fois. La réforme met un verrou à l’article 59 : « Cette disposition ne peut être modifiée que par voie référendaire ». Quant au mandat des députés, il est désormais de 6 ans renouvelable deux fois. 


 

Le compteur de Faure Gnassingbé est ramené à zéro. Mieux, le président n’est plus justiciable. Il ne pourra plus être inquiété en raison du statut des anciens présidents de la République qui selon  un amendement ne peuvent être poursuivis pour délit commis au cours de leur mandat. Le gouvernement et la CEDEAO se félicitent de l’adoption de ces réformes tandis que du côté de l’opposition c’est une levée de boucliers même si elle peine à remobiliser.

Les législatives pliées, les réformes faites à sa guise, la rue peinant à gronder de nouveau, Faure Gnassingbé peut alors boire son petit lait tandis que l’opposition rumine son incohérence, son manque d’audace mais aussi ses divisions internes. Quant au peuple, désabusé, il prend son mal en patience.

La révolution populaire manquée. On a espéré que toute cette vague de contestation qui s’est soufflée sur le pays ne s’est pas dissipée aussi rapidement comme du beurre au soleil et que le peuple togolais  saura transformer cette hargne du changement le moment venu en révolution électorale. Désillusion.


 

Comme à chaque élection présidentielle c’est une classe opposante divisée qui s’est laissé chiper la victoire de la présidentielle de 2020 et qui n’en finit pas de se livrer à des guerres intestines au grand bonheur du pouvoir qui n’en demandait pas mieux. Tel a été le cas depuis plus de trois décennies. Tout se passe comme si pour l’opposition togolaise, on ne change pas une stratégie qui fait perdre.

Quatre ans après ce soulèvement populaire, c’est sur un goût de révolution inachevée que les Togolais abordent l’avenir. Ils se laissent convaincre qu’ils sont un peuple maudit. « Jusqu’à quand », se demandent-ils.

 

 

Albert AGBEKO

E-Mail: togoscoop@gmail.com

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