Tourisme : Isaac Tchiakpe au cœur d’un marché public irrégulier
La délibération n°023-2026/ARCOP/CRD du 19 juin 2026 révèle de graves irrégularités dans l’acquisition d’un véhicule de service de 15,9 millions FCFA par le ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts. L’enquête de l’Autorité de Régulation de la Commande Publique (ARCOP) met en lumière un système de contournement des procédures légales impliquant plusieurs responsables administratifs. Si la responsabilité du ministre Isaac Tchiakpe apparaît au cœur du dossier, aucune sanction directe n’a été prononcée contre lui à ce stade, contrairement à certains de ses collaborateurs.
Acquisition d’un véhicule : l’ARCOP dévoile un enchaînement d’irrégularités
L’affaire trouve son origine dans une dénonciation anonyme enregistrée le 19 février 2026. Celle-ci signalait des dysfonctionnements au sein du ministère du Tourisme concernant l’acquisition d’un véhicule Nissan d’un montant de 15 900 000 FCFA.
Après plusieurs mois d’investigations, le Comité de règlement des différends (CRD) de l’ARCOP a conclu à une procédure « entachée de violations manifestes » des règles de la commande publique.
Selon les constatations de l’autorité de régulation, la Personne Responsable des Marchés Publics (PRMP), M. Adiki Kpatcha, a été totalement écartée du processus alors qu’elle est légalement habilitée à conduire les procédures de passation des marchés publics.
KEKE Yaovi, principal responsable administratif mis en cause
La délibération désigne M. Keke Yaovi, Directeur des Affaires Administratives et Financières (DAAF) et président de la Commission de contrôle des marchés publics (CCMP), comme l’acteur central des irrégularités administratives constatées.
Selon les conclusions de l’ARCOP, M. KEKE Yaovi, a joué un rôle déterminant dans les irrégularités relevées lors de l’acquisition du véhicule. L’autorité de régulation lui reproche notamment une immixtion injustifiée dans les attributions exclusives de la Personne Responsable des Marchés Publics (PRMP), la conduite d’une procédure de passation en dehors du cadre légal ainsi que l’organisation d’une mise en concurrence qualifiée de « vraie-fausse concurrence ».
L’enquête a également établi que le DAAF a élaboré un procès-verbal de réunion de la CCMP alors qu’aucune séance n’avait été tenue. Plus grave encore, il a reconnu avoir reproduit les signatures de deux autres membres de la commission afin de donner une apparence de régularité à une procédure déjà entachée de nombreuses violations des textes régissant la commande publique.
Pour l’ARCOP, ces agissements constituent des pratiques frauduleuses susceptibles d’engager sa responsabilité personnelle pour faute lourde, négligence coupable et violation du code d’éthique et de déontologie des marchés publics.
Au regard de ces faits, sa responsabilité personnelle a été engagée conformément à l’article 53 de la loi relative aux marchés publics.
Le ministre Isaac Tchiakpe au centre de la procédure
Si le DAAF est le principal exécutant des irrégularités, l’enquête révèle également l’implication directe du ministre du Tourisme, Isaac Tchiakpe.
Les auditions réalisées par l’ARCOP ont également permis de mettre en lumière l’implication directe du ministre du Tourisme, Isaac Tchiakpe, dans le processus d’acquisition du véhicule. Plusieurs responsables entendus par les enquêteurs, dont le DAAF, ont affirmé avoir agi sur instructions du ministre.
Les témoignages recueillis indiquent que les offres des fournisseurs n’ont pas été soumises à une commission d’évaluation conformément aux procédures en vigueur, mais auraient été directement transmises au ministre qui aurait lui-même procédé à leur examen et au choix du fournisseur retenu.
L’enquête révèle également que le ministre a signé le contrat à l’emplacement normalement réservé à la PRMP, cumulant ainsi les fonctions d’autorité contractante et d’autorité approbatrice, une pratique expressément interdite par la réglementation des marchés publics.
Dans le souci du respect du principe du contradictoire, l’ARCOP a adressé au ministre un courrier daté du 31 mars 2026 afin de recueillir ses observations sur les déclarations de ses collaborateurs. Toutefois, selon la délibération, aucune réponse n’a été enregistrée à cette demande, laissant sans explication officielle les accusations portées à son encontre.
Au fil des auditions, les enquêteurs de l’ARCOP ont reconstitué une chaîne de décisions qui place le ministre Isaac Tchiakpe au cœur de l’opération. Les déclarations concordantes de plusieurs responsables administratifs décrivent un processus piloté depuis le sommet du ministère, où les organes légalement chargés de la passation des marchés publics auraient été volontairement contournés. Si les falsifications matérielles sont attribuées au DAAF, les investigations montrent que les principales orientations de la procédure auraient été décidées sous l’autorité du ministre lui-même selon une procédure d’« attribution gré à gré déguisée ».
Le rôle du directeur de cabinet KPAYE Bakayota Koffi
Le directeur de cabinet, M. Kpaye Bakayota Koffi, est également cité dans le dossier.
Il a reconnu avoir signé la notification d’attribution du marché à la société Japan Motors alors que cette compétence relève exclusivement de la PRMP.
Toutefois, l’ARCOP considère que cette irrégularité demeure secondaire au regard des violations plus graves relevées tout au long de la procédure.
Adiki Kpatcha, la PRMP tenue à l’écart
À l’inverse, M. Adiki Kpatcha apparaît comme l’un des principaux témoins des dysfonctionnements.
Lors de son audition, il a affirmé n’avoir participé à aucune étape de l’acquisition du véhicule et avoir découvert l’existence du marché plusieurs mois après sa conclusion.
L’ARCOP considère ainsi que la PRMP a été délibérément écartée du circuit légal de gestion des marchés publics.
Pourquoi le ministre n’a-t-il pas été sanctionné ?
C’est l’une des principales interrogations soulevées par cette affaire.
La délibération relève pourtant que le ministre n’a donné aucune suite au courrier que lui avait adressé l’ARCOP le 31 mars 2026 pour recueillir ses explications.
Cependant, plusieurs éléments expliquent l’absence de sanction directe :
-D’abord, l’ARCOP dispose essentiellement de pouvoirs de régulation administrative et non de sanctions disciplinaires contre les membres du gouvernement.
-Ensuite, le CRD a retenu que le DAAF, en tant qu’agent public, avait l’obligation légale de refuser des instructions manifestement irrégulières et d’alerter les organes compétents.
-Enfin, le dossier a été transmis à la Cour des comptes ainsi qu’à la Direction nationale du contrôle de la commande publique (DNCCP), institutions compétentes pour examiner les éventuelles responsabilités financières et administratives du ministre.
Autrement dit, l’absence de sanction immédiate ne constitue pas une exonération de responsabilité. L’ARCOP a officiellement établi les faits et transmis le dossier aux instances habilitées à apprécier les suites éventuelles.
Après l’ARCOP, la Cour des comptes face au défi des responsabilités
La transmission du dossier à la Cour des comptes marque une nouvelle étape dans cette affaire. Alors que l’ARCOP a établi de graves irrégularités dans la procédure d’acquisition du véhicule de 15,9 millions FCFA, la juridiction financière pourrait désormais examiner les conséquences de ces manquements sur la gestion des deniers publics. Son rôle sera notamment de déterminer si les violations constatées ont entraîné une faute de gestion ou une utilisation irrégulière des ressources de l’État, indépendamment du fait que le véhicule ait effectivement été livré.
La Cour des comptes pourrait également analyser le niveau de responsabilité de chacun des acteurs impliqués, notamment celle du ministre Isaac Tchiakpe, présenté par plusieurs témoignages comme l’initiateur et le principal décideur de la procédure, ainsi que celle du DAAF Keke Yaovi, dont les aveux de falsification de documents et de signatures constituent des éléments particulièrement accablants. L’enjeu dépasse désormais le simple constat d’irrégularités : il s’agit de savoir si ces actes peuvent donner lieu à des sanctions financières, administratives ou à d’autres poursuites prévues par les textes en vigueur.
Une affaire emblématique de gouvernance publique
Au-delà de l’achat d’un simple véhicule, cette affaire met en lumière les défis persistants de gouvernance et de transparence dans la gestion des deniers publics.
En déclarant irrégulières la procédure de passation ainsi que la réception du véhicule, l’ARCOP envoie un signal fort sur l’obligation de respecter les règles de la commande publique, quels que soient le rang ou les fonctions des acteurs impliqués.
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Francine DZIDULA
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