Le 8 octobre 2005 reste une date inoubliable dans l’histoire du football togolais. Au terme d’un duel à distance haletant avec les Lions de la Teranga du Sénégal, les Éperviers ont décroché leur première qualification pour une Coupe du monde en battant le Congo-Brazzaville (3-2), à Brazzaville. Cette performance, acquise sous la direction du Nigérian Stephen Keshi, est le fruit d’une campagne au cours de laquelle le Togo a renversé les pronostics, défié les favoris et résisté jusqu’au bout à la pression.
Togo-Sénégal : un duel à distance jusqu’aux dernières minutes
Au départ des éliminatoires de la Coupe du monde 2006, le Sénégal partait avec une longueur d’avance sur le papier. Les Lions de la Teranga avaient atteint les quarts de finale du Mondial 2002 en Corée du Sud et au Japon, après avoir notamment éliminé la France, championne du monde en titre. Ils disposaient d’une expérience internationale qui faisait d’eux les principaux prétendants à la première place du groupe 1.
Le Togo, lui, ne faisait pas figure de favori. La sélection devait également composer avec la présence du Mali, quatrième de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) en 2002 et en 2004, ainsi que de la Zambie, du Congo-Brazzaville et du Liberia.
Mais Stephen Keshi avait une ambition bien plus grande que la simple qualification pour la CAN 2006. Selon Emmanuel Adebayor, qui s’est confié à la FIFA en 2023, le sélectionneur avait annoncé dès le début de la campagne son objectif : emmener le Togo à la Coupe du monde. Une perspective qui faisait alors sourire certains joueurs eux-mêmes.
Le premier grand tournant intervient le 20 juin 2004 à Lomé. Face au Sénégal, les Éperviers livrent une prestation de référence et s’imposent 3-1, avec notamment un but d’Emmanuel Adebayor et un doublé de Junior Senaya. Cette victoire permet aux Togolais de prendre confiance et d’installer un rapport de force inattendu face à l’adversaire le plus redouté du groupe.
Dakar, le match nul qui fait vaciller le football sénégalais
Le 18 juin 2005, le déplacement des Éperviers au stade Léopold-Sédar-Senghor de Dakar constitue un tournant majeur des éliminatoires. Face à des Lions de la Teranga déterminés à préserver leurs chances de qualification, les Togolais arrachent un match nul (2-2), après avoir ouvert le score par Adekanmi Olufadé à la 11ème minute et vu Emmanuel Adebayor égaliser à la 71ème minute. Ce résultat permet au Togo de conserver la tête du groupe, avec deux points d’avance sur son rival à deux journées de la fin.
Pour le Sénégal, cette contre-performance à domicile dépasse le cadre sportif. Des supporters, furieux du résultat, se rendent notamment à l’hôtel de la sélection. La tension autour de l’équipe nationale s’intensifie, alors que les espoirs d’une nouvelle participation à la Coupe du monde s’amenuisent.
La crise atteint également les plus hautes sphères de l’État et du football sénégalais. Le ministre des Sports, Youssoupha Ndiaye, est démis de ses fonctions le 22 juin 2005, tandis que le sélectionneur Guy Stéphan est limogé dans la foulée. La presse de l’époque souligne la responsabilité attribuée aux dirigeants après les résultats jugés insuffisants des Lions.
Ce match nul constitue ainsi un succès stratégique pour les Éperviers. Sans avoir gagné à Dakar, les hommes de Stephen Keshi ont fragilisé leur principal concurrent et conservé la maîtrise de leur destin. Quatre mois plus tard, leur victoire renversante contre le Congo-Brazzaville (3-2) scellera définitivement leur qualification historique pour le Mondial allemand de 2006, tandis que le Sénégal restera à quai.
Bamako, une victoire historique dans un climat de violence
Le 27 mars 2005, les Éperviers signent l’un des succès les plus marquants de leur campagne en allant battre le Mali (2-1) au stade du 26-Mars de Bamako. Menés après l’ouverture du score de Soumaïla Coulibaly, les Togolais renversent la situation en fin de match grâce à Moustapha Salifou, puis à Souleymane Cherif Maman. Cette victoire permet au Togo de conforter ses ambitions dans la course à la Coupe du monde 2006.
Mais l’exploit sportif est suivi de scènes de violence. À la suite du but victorieux togolais, inscrit dans les dernières minutes, des supporters maliens envahissent la pelouse et lancent des projectiles. Les forces de l’ordre interviennent avec des gaz lacrymogènes, tandis que les joueurs togolais se précipitent vers les vestiaires pour se mettre à l’abri. Les officiels restent eux aussi bloqués dans l’enceinte sportive pendant plusieurs heures.
La colère gagne ensuite les rues de Bamako. Des véhicules, des hôtels, des restaurants et plusieurs bâtiments publics sont attaqués, saccagés ou incendiés. La défaite des Aigles, qui compromet leurs espoirs de qualification pour la CAN 2006, déclenche une flambée de violences dont les conséquences dépassent largement le cadre du football.

Pour les Éperviers, cette rencontre constitue un tournant sportif et psychologique. Gagner à Bamako face à un adversaire déterminé à sauver sa campagne confirme leur capacité à s’imposer dans des environnements particulièrement hostiles. Cette performance renforce la confiance du groupe de Stephen Keshi et prépare la suite d’un parcours.
La Zambie subit également la puissance offensive togolaise. Le 5 juin 2005, au stade de Kégué, les Éperviers s’imposent largement 4-1. Emmanuel Adebayor signe un doublé, tandis que Chérif Maman Touré et Kader Coubadja participent au succès. Cette performance constitue une réponse forte après la défaite inaugurale contre les Zambiens (0-1).
Le Togo confirme ensuite sa supériorité à domicile face au Liberia, battu 3-0 le 4 septembre 2005. Ces résultats permettent aux Éperviers de consolider leur première place avant l’ultime journée.
Brazzaville, théâtre d’un dénouement irrespirable
À la veille de la dernière journée, le 8 octobre 2005, le Togo occupe la tête du groupe avec 20 points, devant le Sénégal, qui en compte 18. Les deux équipes doivent jouer simultanément : le Togo se déplace au Congo-Brazzaville, tandis que le Sénégal reçoit le Mali à Dakar. L’équité sportive impose que les deux rencontres se disputent à la même heure, car leurs résultats sont directement liés.
Les scénarios sont simples : une victoire togolaise garantit pratiquement la qualification, tandis qu’un faux pas des Éperviers pourrait profiter aux Sénégalais, à condition que ces derniers remportent leur rencontre.
À Dakar, les Lions prennent rapidement l’avantage. Henri Camara ouvre le score à la 18ème minute, avant qu’El-Hadji Diouf ne double la mise cinq minutes plus tard. Le Sénégal mène 2-0 et reprend provisoirement la première place du groupe.
À Brazzaville, la situation est tout aussi tendue. Les Congolais ouvrent le score à la 26ème minute. Emmanuel Adebayor égalise à la 40ème minute, mais les Diables Rouges reprennent l’avantage au retour des vestiaires, à la 56ème minute. Le Togo est alors mené 2-1, tandis que le Sénégal conserve son avance face au Mali.
La qualification semble s’éloigner. Mais les Éperviers refusent de céder.
À la 60ème minute, Mohamed Kader égalise pour le Togo sur une reprise de volée spectaculaire. Dix minutes plus tard, le même attaquant inscrit le troisième but togolais, sur une action initiée par Adebayor. Le score passe à 3-2 en faveur des visiteurs.
À Dakar, le Sénégal inscrit également un troisième but, par Henri Camara, pour s’imposer 3-0 contre le Mali. Malgré ce succès, les Lions ne peuvent plus empêcher la qualification togolaise. Au classement final, le Togo termine premier avec 23 points, devant le Sénégal (21 points) et la Zambie (19 points).
Malgré la pluie fine qui s’abat sur la capitale, au coup de sifflet final des milliers de Togolais ont envahi les rues en criant les noms de leurs héros.

Emmanuel Adebayor, le grand artisan de la qualification
Cette campagne historique porte également la signature d’Emmanuel Adebayor. Le natif de Kodjoviakopé termine meilleur buteur des éliminatoires africaines du Mondial 2006 avec 11 réalisations. Sa capacité à marquer dans les rencontres décisives et à peser sur les défenses adverses fait de lui l’un des principaux artisans de cette qualification.
Mais cette réussite est aussi celle d’un collectif conduit par Stephen Keshi, qui a su convaincre ses joueurs de croire à un objectif que beaucoup jugeaient irréaliste au départ. Les victoires contre le Sénégal, le Mali et la Zambie ont construit progressivement la confiance d’un groupe qui a fini par prendre le dessus sur les favoris.
Une qualification qui entre dans la mémoire collective togolaise
Le lendemain du match, le retour des joueurs à Lomé donne lieu à une immense célébration populaire. Des milliers de supporters accueillent les Éperviers, avant un hommage au stade de Kégué, où une foule considérable vient saluer l’exploit de la sélection.
Cette qualification intervient dans une année particulièrement éprouvante pour le Togo, marquée par la mort du président Gnassingbé Eyadema en février 2005 et par une crise politique consécutive à l’élection présidentielle contestée avec à la clé des centaines de morts. Le succès sportif offre alors au pays un rare moment de communion nationale.
En juin 2006, le Togo participe pour la première fois à la phase finale de la Coupe du monde, en Allemagne. Les Éperviers y affrontent la Corée du Sud, la Suisse et la France. Même si l’aventure se termine par trois défaites, la qualification reste un accomplissement majeur du football togolais.
Plus de deux décennies après, cette épopée demeure une référence. Elle rappelle qu’en football, le statut de favori ne suffit pas : la détermination, la cohésion et la capacité à répondre présent dans les moments décisifs peuvent bouleverser tous les pronostics.
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Albert Akouété AGBEKO
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