Prisonniers politiques : le sommet panafricain de Lomé qui a fissuré le silence du régime
Plus de soixante ans après son indépendance, le Togo continue de miser sur la diplomatie des sommets pour exister sur la scène internationale. Mais derrière le faste de ces grandes rencontres organisées à Lomé, les retombées économiques et démocratiques peinent à convaincre. Le 9ᵉ Sommet panafricain de Lomé, tenu en décembre 2025, aura cependant eu un effet inattendu : briser le silence autour de la question des prisonniers politiques togolais.
Une industrie hôtelière en berne, un pays tourné vers les sommets
Malgré ses atouts géographiques et politiques, l’industrie hôtelière togolaise peine toujours à décoller, plus de six décennies après l’accession du pays à l’indépendance. Pour compenser ce déficit structurel, les autorités misent sur l’organisation de sommets internationaux, dans l’espoir de positionner Lomé comme une capitale diplomatique africaine.
Cette stratégie n’est toutefois pas nouvelle. Depuis plusieurs années, l’ancienne « Suisse de l’Afrique » accueille des rencontres d’envergure, souvent qualifiées de pompeuses par l’opinion publique, sans que les citoyens ne perçoivent clairement leur impact sur le développement économique ou social du pays.
Le retour des grandes rencontres sous Faure Gnassingbé
Longtemps boudé dans la première moitié du règne de l’ancien président de la République, Faure Gnassingbé, le Togo renoue progressivement avec les grandes rencontres internationales dans la seconde moitié de son exercice du pouvoir.
Sur le même sujet : 9ᵉ Congrès panafricain de Lomé : un plaidoyer pour les prisonniers politiques togolais
Cette relance diplomatique est largement attribuée à l’actuel ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey, recordman de longévité à la tête de la diplomatie togolaise. Sous son impulsion, Lomé est redevenue une terre d’accueil pour de nombreux forums et sommets continentaux.
Le 9ᵉ Sommet panafricain de Lomé : une rencontre sous tension
Le 9ᵉ Sommet panafricain de Lomé, tenu du 8 au 12 décembre 2025, n’a pas échappé à la controverse. L’événement a profondément divisé l’opinion panafricaine.
Pour certains acteurs, Lomé ne méritait pas d’abriter un tel sommet en raison du « crime originel » du régime togolais, marqué par l’assassinat du premier président de la République, Sylvanus Olympio, qui ambitionnait de sortir le pays du pré carré français. D’autres invoquaient l’existence persistante de prisonniers politiques et la situation des libertés publiques.
À l’opposé, une partie des participants estimait qu’il fallait saisir l’opportunité du sommet pour porter le débat au cœur même du pouvoir togolais. Entre ces deux lectures, il était difficile de déterminer laquelle traduisait le mieux la réalité togolaise.
Le sommet qui a brisé le déni officiel
Longtemps niée par les autorités, la question des prisonniers politiques togolais a trouvé un écho international inattendu lors de ce sommet.
Invité à intervenir, le panafricaniste bissau-guinéen Bellick Sifiwe a profité de la tribune pour dresser un tableau sans concession de la situation sociopolitique du Togo. Il a dénoncé le paradoxe d’un grand congrès panafricain organisé à Lomé alors que « des pans entiers de la population togolaise vivent en exil ou dans une précarité démocratique ».
Selon lui, « le congrès est organisé sur le dos du peuple togolais », dont une large frange vit dans la diaspora et continue de revendiquer dignité, justice et prospérité économique.
Un plaidoyer frontal pour les prisonniers politiques
Le cœur du discours de Bellick Sifiwe a porté sur le sort des prisonniers politiques au Togo. Il a dénoncé des détentions arbitraires, des conditions carcérales inhumaines, des exils forcés, des grèves de la faim imposées, ainsi que des assassinats politiques non élucidés.
Face à ce constat alarmant, il a interpellé directement le ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey, figure centrale de l’organisation du sommet : « Je demande humblement au ministre Dussey que le Togo prenne les devants dans la résolution pour une amnistie générale des prisonniers politiques. »
Un appel plus fort que les résolutions internationales
À l’issue du sommet de Lomé, au-delà des résolutions officiellement adoptées, c’est cet appel retentissant en faveur des prisonniers politiques qui a marqué les esprits, malgré l’éjection de Bellick Sifiwe du groupe WhatsApp officiel de l’événement.
Sur le même sujet : Togo : Le « Front Touche pas à ma constitution » solidaire avec les prisonniers politiques
De l’avis de nombreux observateurs, cette intervention a eu plus d’impact pour la cause des prisonniers politiques togolais que les multiples injonctions de la CEDEAO depuis 2017 ou encore les résolutions du Parlement européen. Moins de trois semaines après son intervention, certains prisonniers politiques sont libérés.
Un combat collectif de longue haleine
Il convient toutefois de souligner que cette avancée n’est pas le fruit d’une seule intervention. Le discours de Sifiwe s’inscrit dans la continuité d’un travail de fond mené par plusieurs organisations et acteurs de la société civile togolaise.
Le « Front Touche pas à ma Constitution » a fait de la libération des prisonniers politiques son principal cheval de bataille depuis sa création. Un travail titanesque y est mené, notamment par l’ASVITTO, dirigée par Kao Atcholi, dont la maîtrise du dossier des prisonniers politiques togolais est unanimement reconnue.
À cela s’ajoute l’action du Comité pour la libération de tous les prisonniers politiques du Togo, conduit par Claude Améganvi. Depuis 2021, le leader politique a multiplié les initiatives, donnant un visage humain aux détenus politiques à travers des visuels largement diffusés sur les réseaux sociaux.
C’est la convergence de toutes ces luttes — diplomatiques, militantes et citoyennes — qui a fini par fissurer le mur du silence et aboutir, aujourd’hui, à la libération de prisonniers politiques au Togo. Preuve que, parfois, un sommet peut produire des effets bien au-delà des discours officiels et des photos protocolaires.
Sauf autorisation de la rédaction ou partenariat pré-établi, la reprise des articles de togoscoop.tg, même partielle, est strictement interdite. Tout contrevenant s’expose à des poursuites.
Albert Akouété AGBEKO
E-Mail: togoscoop@gmail.com
Tél : (00228) 90 96 63 64/ 99 56 57 88 : Pour vos reportages, annonces et publicité, contacter le service commercial de votre site Togoscoop.


