La tribune de Christian Eninam Trimua sur la Constitution togolaise du 6 mai 2024 continue de provoquer une onde de choc dans le paysage politique togolais. En théorisant l’existence d’un « césarisme dans le régime parlementaire », l’ancien ministre vient paradoxalement conforter les critiques formulées depuis des mois par l’opposition contre la Ve République togolaise.
Au meeting d’Akassimé organisé ce samedi 9 mai 2026, Jean-Pierre Fabre n’a pas manqué de saisir cette occasion pour retourner contre le pouvoir les analyses de l’ancien porte-parole du gouvernement. Pour le leader de l’opposition, la sortie de Trimua constitue presque un aveu : « ce n’est pas du parlementarisme mais du présidentialisme renforcé ».
Une Constitution qui concentre le pouvoir autour du Président du Conseil
Dans sa démonstration, Christian Eninam Trimua décrit un système institutionnel inédit où le véritable centre du pouvoir n’est plus le Président de la République, mais le Président du Conseil.
L’analyse parle même de « monocéphalisme substantiel », c’est-à-dire un régime qui conserve l’apparence d’un exécutif à deux têtes alors que l’essentiel des pouvoirs est exercé par une seule personnalité. Le Président du Conseil cumule ainsi les fonctions de chef du gouvernement, chef de la majorité parlementaire et chef suprême des armées.
Cette architecture institutionnelle tranche avec les standards classiques du parlementarisme où l’exécutif repose généralement sur un équilibre entre le chef de l’État, le gouvernement et le Parlement. Au Togo, selon l’ancien ministre, cet équilibre serait désormais rompu au profit d’une direction exécutive hypercentralisée.
L’opposition voit dans cette évolution une consolidation juridique du pouvoir de Faure Gnassingbé. Pour Jean-Pierre Fabre, « les institutions de la Ve République sont mises aux ordres d’une seule personnalité ».
Le « césarisme » : quand le parlementarisme devient une monarchie républicaine
Le terme qui suscite le plus de débats reste celui de « césarisme ». En convoquant la figure de Jules César, Christian Trimua décrit un régime parlementaire qui conserve les formes démocratiques mais organise une concentration exceptionnelle du pouvoir autour d’un chef.
Au meeting d’Akassimé, Jean-Pierre Fabre a exploité cette référence historique pour dénoncer ce qu’il considère comme une contradiction idéologique du régime. Selon lui, revendiquer le panafricanisme tout en s’inspirant d’un modèle rappelant la Rome antique et la dictature césarienne révèle la véritable nature du nouveau système.
Dans la pensée politique classique, le césarisme désigne un pouvoir personnel fort s’appuyant sur une légitimité populaire tout en affaiblissant les contre-pouvoirs institutionnels. C’est précisément ce que plusieurs juristes reprochent aujourd’hui à la Constitution togolaise : préserver les apparences du pluralisme tout en neutralisant les mécanismes de contrôle démocratique.
Une « responsabilité inversée » qui neutralise le Parlement
L’un des points les plus controversés de la nouvelle Constitution reste l’article 54 relatif à la motion de défiance.
Dans un régime parlementaire classique, le Parlement peut renverser le gouvernement par une motion de censure. Mais dans le système togolais, le mécanisme fonctionne presque à rebours. Pour être déposée, la motion doit réunir deux cinquièmes des députés et être adoptée à la majorité des trois quarts. Plus encore, si elle échoue, l’Assemblée nationale est automatiquement dissoute.
Christian Trimua parle alors de « responsabilité politique inversée ». En clair, le Parlement risque davantage sa propre survie que celle du gouvernement lorsqu’il tente de sanctionner l’exécutif.
Pour les opposants, cette disposition vide le contrôle parlementaire de sa substance. Jean-Pierre Fabre y voit la preuve que la réforme constitutionnelle vise avant tout à verrouiller durablement le pouvoir exécutif.
La clause anti-nomadisme : un verrou contre toute dissidence
Autre innovation controversée : la clause anti-nomadisme prévue à l’article 11 alinéa 3.
Tout député qui quitte son parti ou en est exclu perd automatiquement son siège. Officiellement, cette mesure vise à lutter contre la transhumance politique. Mais ses détracteurs estiment qu’elle transforme le député en simple exécutant de la ligne partisane.

Selon l’analyse de Trimua lui-même, cette disposition crée une forme de « mandat impératif déguisé ». Le parlementaire n’agit plus librement au nom de la nation ; sa survie politique dépend désormais de sa fidélité absolue au parti majoritaire.
Dans un contexte dominé par un parti hégémonique, cette clause réduit fortement les risques de fronde interne et consolide mécaniquement le pouvoir du Président du Conseil.
Un Parlement réduit à un rôle secondaire ?
La réforme constitutionnelle de 2024 était présentée par ses promoteurs comme une modernisation institutionnelle destinée à stabiliser le pays et à renforcer le parlementarisme. Pourtant, les critiques se multiplient sur le caractère ultra-rationalisé du nouveau système.
L’Assemblée nationale et le Sénat disposent certes de prérogatives formelles, mais leurs marges de manœuvre apparaissent limitées face à un exécutif solidement verrouillé. Même le Président de la République est réduit, selon Trimua, à une simple « magistrature d’influence », sans véritable pouvoir exécutif autonome.
Cette concentration du pouvoir alimente désormais un débat plus large sur l’avenir démocratique du Togo. Car derrière les concepts juridiques complexes se dessine une question politique essentielle : la Ve République togolaise est-elle un véritable régime parlementaire ou un présidentialisme renforcé dissimulé sous une façade parlementaire ?
Une tribune qui embarrasse le pouvoir
L’ironie politique de cette affaire tient au fait que ces critiques proviennent en partie d’un ancien haut responsable du régime lui-même.
En saluant publiquement la tribune de Trimua, Jean-Pierre Fabre a estimé que l’ancien ministre « apporte de l’eau au moulin » de l’opposition. Beaucoup de Togolais découvrent ainsi, à travers les mots d’un ex-membre du gouvernement, une lecture particulièrement critique de la nouvelle architecture institutionnelle.
Au-delà des querelles partisanes, cette controverse révèle surtout l’ampleur des interrogations suscitées par la Constitution du 6 mai 2024. Une Constitution qui, pour ses défenseurs, garantit la stabilité de l’État, mais qui, pour ses détracteurs, organise la domination durable d’un pouvoir exécutif presque sans contrepoids.
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Francine DZIDULA
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