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Tribune  libre de Dieudonné SEWONOU : L’Afrique, malade de ses intellectuels ? : le masque des reniements et du compromis facile

 

​Au milieu des tumultes politiques, des urgences économiques et des redéfinitions géopolitiques qui secouent le continent, une question fondamentale demeure trop souvent reléguée au second plan : où sont passés les penseurs de l’Afrique ?

​Dire aujourd’hui que notre continent est « malade de ses intellectuels » n’est ni un élan de cynisme, ni un désaveu du savoir africain. C’est le constat douloureux d’une immense démission collective, le diagnostic d’une élite pensante qui a largement troqué le courage de la vérité contre le confort du compromis facile et l’art du rétropédalage politique.

De l’âge d’or des éclaireurs au silence des caméléons

​Pourtant, l’Afrique a connu l’âge d’or des pionniers. À l’époque des indépendances et des luttes d’émancipation, les figures de Cheikh Anta Diop, Frantz Fanon ou Kwame Nkrumah, Aimé Césaire ou Thomas Sankara incarnaient une intelligence organique. Le savoir était alors une arme de libération, une boussole pour tracer des voies endogènes et inventer un dessein africain.

​Soixante ans plus tard, le contraste est saisissant : face à la complexité des défis contemporains, la parole intellectuelle africaine s’est largement démonétisée, prise au piège de renoncements spectaculaires.

​Le symptôme le plus aigu de cette pathologie réside dans la plasticité idéologique de notre élite, passée maîtresse dans l’art du rétropédalage politique.

​Le paradoxe des amphithéâtres : Combien de brillants universitaires, de juristes émérites et d’économistes respectés ont bâti leur réputation sur la critique féroce des dérives autoritaires ?

​Le reniement du décret : Les mêmes opèrent de spectaculaires tête-à-queue dès qu’un décret présidentiel les appelle aux affaires. Ceux qui, hier, théorisaient la limitation des mandats et la séparation des pouvoirs se transforment, une fois nommés ministres ou conseillers, en architectes du déverrouillage constitutionnel.

​Le vernis académique ne sert plus à émanciper le citoyen, mais à habiller juridiquement ou économiquement les ambitions de survie des régimes en place.

La tentation de la table et le coût du cynisme

​Ce compromis facile avec le pouvoir ne relève pas de la nuance politique, mais d’une stratégie de subsistance ou d’ascension sociale. En Afrique, où l’État demeure le principal dispensateur de richesses et de prestige, l’intellectuel est soumis à une terrible tentation : celle de troquer la rigueur de sa pensée contre un maroquin, un budget ou les privilèges de la nomenklatura.

​La capitulation de l’esprit commence là où la quête du confort personnel l’emporte définitivement sur l’exigence de vérité.

​Pour une place à la table des puissants, de grands esprits acceptent de se taire, ou pire, de rédiger les plaidoyers des politiques qu’ils combattaient la veille. Ce reniement a un coût immense pour la société : il sème le doute, nourrit le cynisme des populations et discrédite durablement la valeur même de la parole scientifique et de l’expertise.

​Pendant que les intellectuels se plient aux exigences des agendas politiques changeants ou s’achètent une tranquillité de cour, l’espace public africain est laissé en friche. Il est aujourd’hui colonisé par le populisme numérique, les slogans simplistes et les passions identitaires, faute de penseurs capables d’opposer la force de l’argument à l’argument de la force.

Pour un sursaut éthique

​L’Afrique n’a pourtant jamais eu aussi faim de pensée critique et de cohérence. À l’heure où la jeunesse africaine exige une rupture de paradigme, le continent ne peut plus se payer le luxe d’une élite spectatrice ou opportuniste. Guérir de ce mal exige un sursaut éthique absolu : l’intellectuel africain doit réapprendre à dire « non » lorsqu’il le faut. Il doit comprendre que sa véritable valeur ne se mesure pas à la proximité de son bureau avec le palais présidentiel, mais à sa capacité à rester une boussole morale et scientifique pour son peuple, par-delà les alternances et les sirènes du pouvoir.

Le réveil de l’Afrique ne se fera pas uniquement par ses entrepreneurs, ses artistes ou ses ressources naturelles. Il exige, de manière vitale, une renaissance de la pensée. L’Afrique n’a pas besoin d’intellectuels qui constatent la maladie, mais de cliniciens qui proposent des remèdes.

​Il est temps que les penseurs africains rompent avec la complaisance, sortent de leur tour d’ivoire et réapprennent à parler au peuple, avec le peuple. Il s’agit de décoloniser les esprits, de réhabiliter les savoirs endogènes et d’oser inventer des modèles politiques et économiques qui répondent aux urgences de la jeunesse africaine.

​Si l’Afrique est aujourd’hui « malade de ses intellectuels« , la guérison viendra d’une nouvelle génération de femmes et d’hommes de l’esprit, décidés à faire de la connaissance non plus un instrument de distinction sociale ou d’enrichissement personnel, mais une arme de libération massive. Quand l’élite fait son calcule, c’est le peuple qui est sans repère …

 

 

                                                                                

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Dieudonné SEWONOU ; Journaliste consultant

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