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Culture : Comme un appel d’air de poésie

Comment surgir du néant ? Telle est l’interrogation à laquelle a répondu l’édition pilote de la Saison international de poésie (SIP-Lomé) qu’organise l’Association culturelle monts & fleuves (ACMF), portée par des anciens étudiants du département des lettres de l’Université de Lomé devenus écrivains, poètes, experts culturels, et enseignants. Pour une première expérience d’un festival de poésie au Togo, l’engouement du public semblait une réponse à un appel d’air.

Il y avait quelque chose d’inédit dans l’air ce 18 juillet 2026. Un désir. Une envie. Quelque chose de fragile. À mesure que les dernières notes de musique s’élevaient et que les voix des poètes résonnaient dans la nuit du restaurant Rafiti de Bè-Klikamè, le premier festival consacré à la poésie et aux arts plastiques au Togo refermait ses portes. Plus qu’une cérémonie de clôture, cette soirée  musique et poésie tenait du défi : celui de voir enfin la poésie retrouver sa place dans l’espace public et dialoguer avec les autres formes de création.

Se déclinant sous le thème « Voix, traces et imaginaires du vivant », le festival aura offert trois jours de rencontres entre écrivains, artistes plasticiens, lecteurs, étudiants et curieux. Dans un pays où les événements littéraires demeurent rares et peinent souvent à s’inscrire dans la durée, cette initiative constitue un jalon important. Elle rappelle que la culture ne se limite ni au divertissement ni à la célébration ponctuelle, mais qu’elle est aussi un espace de réflexion sur le monde, sur les êtres  …

On aura vu alors défiler tour à tour la vieille et jeune garde de la poésie togolaise

Le grand récital de la soirée musique et poésie ? Déclamations de poèmes en français, ikposso, ewe, tem, et kouri-vini (créole de la Louisiane) ont meublé une soirée également mangée sur des tonalités rhythm’n’blues de Jimmy Hope, afro-funk et des slams. On aura vu alors défiler tour à tour la vieille et jeune garde de la poésie togolaise. 

Une démonstration éclatante de poésie.  Les poèmes n’ont pas seulement été déclamés ; ils ont été dits, chantés, incarnés. Portés par les musiciens, les textes ont retrouvé leur vocation première sous les voix de l’éternelle flamboyante Ketline Adodo, le kouri-vini de Jonathan Mayers : la parole vivante, capable de traverser les corps avant de toucher les consciences. La poésie, vue souvent comme hermétique voire éthérée, souvent enfermée dans les pages des recueils ou dans les salles de classe, s’est révélée dans sa dimension la plus populaire. Elle est redevenue souffle, rythme, des choses et des êtres, comme dirait Birago Diop. 

Poésie et arts plastiques

Cette respiration poétique faisait écho aux œuvres de l’artiste-poète Jonathan Mayers, un créole de la Nouvelle-Orléans, artiste plasticien dont on a vu des œuvres au cours de ses exposés. Car entre la poésie et les arts plastiques, il existe une parenté ancienne. L’une écrit avec les mots, l’autre avec les formes, les couleurs et les matières. Toutes deux cherchent à rendre visible ce qui échappe au regard ordinaire. Toutes deux interrogent le réel, réveillent la mémoire, déplacent les certitudes.

Le plasticien Léonard de Vinci ne disait-il pas « La peinture est une poésie qui se voit et la poésie est une peinture qui s’entend au lieu de se voir » ?

Le thème du festival en témoignait avec justesse. Les « voix » sont celles des poètes, mais aussi celles des artistes qui donnent une expression sensible aux préoccupations de leur époque. Les « traces » renvoient aux mémoires individuelles et collectives que les œuvres préservent ou réinventent. Quant aux « imaginaires du vivant », ils invitent à repenser notre relation à la nature, aux autres et aux générations futures. Les mots répondent aux images ; les images prolongent les mots. Ensemble, ils construisent un langage capable de dire ce que les discours ordinaires peinent parfois à exprimer.

Dans un contexte togolais décrit comme un désert culturel, cette première édition revêt une portée symbolique particulière. Certes, le pays regorge de créateurs, d’écrivains, de peintres et de sculpteurs plus ou moins talentueux ; certes le pays ne dispose pas d’espaces critiques, de ces voix discordantes, de ces dissensions, qui popularisent et rendent crédible un champ littéraire.   Mais les espaces de diffusion restent insuffisants, les politiques de soutien demeurent limitées et les rendez-vous capables de réunir durablement les disciplines artistiques sont encore trop peu nombreux. Les artistes créent, souvent dans la discrétion, publiés à compte d’auteur ou une édition amateure ; le public existe, mais les occasions de rencontre sont rares.

Un rendez-vous à répéter

C’est précisément ce que ce festival est venu contredire. En faisant dialoguer littérature et arts plastiques, il a démontré que les frontières entre les disciplines sont moins importantes que les passerelles qu’elles peuvent construire. Il a aussi montré que le public répond présent lorsque l’on crée les conditions de la rencontre. Les salles, les échanges après les lectures, la curiosité des visiteurs devant les œuvres exposées témoignent d’une attente réelle. Il ne manque pas d’appétit pour la culture ; il manque davantage d’occasions de la partager.

Cette première expérience ouvre ainsi une réflexion plus large sur la place de la poésie dans notre société. Longtemps considérée comme un art confidentiel, elle demeure pourtant l’une des formes les plus libres de la création.

C’est pourquoi ce festival ne devrait pas rester un événement sans lendemain. Il mérite de s’inscrire dans le calendrier culturel national comme un rendez-vous annuel, capable de fédérer les artistes togolais, d’accueillir des créateurs venus d’autres horizons et de former de nouveaux publics. Une telle ambition suppose un engagement durable des organisateurs, mais aussi un accompagnement des pouvoirs publics, des partenaires privés et des institutions culturelles. Car investir dans la poésie, c’est aussi investir dans la capacité d’une société à penser, à rêver et à dialoguer.

Ce premier festival n’a peut-être pas changé le paysage en quelques jours, et ne le peut d’ailleurs nullement en surgissant presque ainsi du néant. Mais il y a incontestablement fait entrer un appel d’air. Un air de poésie qu’on attendait comme Godot.

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