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Tribune libre de Dieudonné Sewonou: Presse togolaise : Entre ombre et lumière, le défi du miroir brisé

 

 

Alors que le monde célèbre la Journée internationale de la liberté de la presse, le paysage médiatique togolais s’arrête devant le miroir. Mais l’image qu’il renvoie est celle d’une presse à la croisée des chemins, tiraillée entre une quête de professionnalisme nécessaire, la survie et les vents contraires d’un environnement de plus en plus complexe. Dans les lignes à suivre, il nous revient de faire une courte autopsie de la presse togolaise …

Un cadre légal en trompe-l’œil

Sur le papier, le Togo se targue de ne plus emprisonner de journalistes pour délits de presse, grâce à un Code de la presse qui a supprimé les peines privatives de liberté. C’est une avancée indéniable. Pourtant, l’ombre de la justice plane toujours. Le basculement régulier vers le code pénal ou le code de la cyber sécurité pour traiter des dossiers liés à l’information crée un climat de frilosité. La suspension répétée de titres et le retrait de récépissés ne sont pas seulement des sanctions administratives ; ils sont les signaux d’une liberté de ton qui s’essouffle.

La précarité, ce rongeur silencieux d’une presse libre

On ne peut critiquer la presse togolaise sans évoquer sa réalité matérielle. Comment demander de la rigueur et de l’impartialité à des journalistes qui, pour beaucoup, vivent dans une précarité criarde ? La « presse à gage » et le phénomène du « couloilage » (recevoir une rémunération occulte pour couvrir un événement ou écrire des articles commandités à travers des éléments de langage) ne sont que les symptômes d’une économie de presse sinistrée. Tant que les entreprises de presse ne seront pas viables économiquement, l’indépendance restera un luxe inaccessible pour le reporter de terrain. La presse qui semble muette devant des questions de société ne peut qu’être comptable malgré elle des crises et injustices sociales.

  Prisme de la politisation ;

L’un des premiers obstacles à un traitement qualitatif des sujets sociaux est la « politisation du regard« . Au Togo, une grande partie de la production médiatique est structurée autour du clivage binaire pouvoir-opposition. Cette grille de lecture finit par vampiriser le débat social.

Lorsqu’une crise survient dans le secteur de la santé ou de l’éducation par exemple, l’angle privilégié est trop souvent celui de la responsabilité politique immédiate ou de la récupération partisane, au détriment d’une enquête de fond sur les causes structurelles ou sur l’impact humain réel. Le journaliste togolais surfe généralement sur l’humeur du politique et peine à se prononcer sur des sujets sociaux au risque de tomber sous le coup du politique.  Le fait social n’est plus traité pour sa valeur propre, mais comme un instrument de joute oratoire. Le journalisme togolais souffre également d’un mal interne : la polarisation. Entre la presse « du pouvoir » et celle « de l’opposition », l’information est trop souvent sacrifiée sur l’autel de la communication politique.

 

 

  « Journalisme de compte-rendu » et déserts d’enquête

La presse togolaise souffre d’une prédominance du journalisme de « micro tendu« . La couverture sociale se résume souvent à la retransmission de séminaires, de lancements de projets ou de dons caritatifs. C’est un journalisme de la surface.

Le véritable traitement des sujets sociaux exige une immersion. Or, l’investigation sociale — celle qui va dans les banlieues de Lomé, dans les zones rurales des Plateaux ou de la Kara pour documenter la précarité, l’accès à l’eau ou les mutations culturelles est la parente pauvre de nos rédactions. Ce manque d’audace s’explique parfois par des contraintes économiques : une enquête coûte cher, et la précarité du journaliste lui-même bride son ambition d’aller sur le terrain.

 

La déontologie à l’épreuve du sensationnalisme

Avec l’avènement des réseaux sociaux, on observe une dérive vers le sensationnalisme. Des faits divers tragiques sont parfois jetés en pâture à l’opinion publique sans filtre éthique, au mépris de la dignité des victimes. Le respect de la vie privée et la présomption d’innocence sont régulièrement sacrifiés sur l’autel du « clic » ou du scoop.

Pourtant, le rôle du journaliste social n’est pas d’exhiber la misère ou le drame, mais de les expliquer. Il s’agit de transformer l’émotion brute en compréhension collective. Dans cette course au clic, le travail de vérification — l’essence même de notre métier — devient le parent pauvre de l’actualité.

SEWONOU Dieudonné
Journaliste Présentateur et Reporter

             Quel avenir ?

La liberté de la presse n’est pas un cadeau fait aux journalistes, c’est un droit dû aux citoyens. Pour que la presse togolaise retrouve ses lettres de noblesse, deux chantiers sont urgents :

L’assainissement économique : Faire de la presse une véritable industrie capable de payer ses employés.

L’exigence déontologique : Sortir de l’insulte et de la complaisance pour revenir aux faits.

Célébrer la liberté de la presse au Togo ne doit pas se limiter à des discours protocolaires. C’est le moment d’une introspection collective. Si le quatrième pouvoir est faible, c’est toute la démocratie qui boite. Il est temps que la presse togolaise cesse d’être un instrument pour redevenir un témoin, le gardien vigilant de la République.

La liberté de la presse n’est pas une fin en soi, c’est un outil au service du développement. Pour honorer cette journée, la presse togolaise doit faire son autocritique. Elle doit briser les chaînes de l’immédiateté et de la politique politicienne pour se reconnecter au quotidien des Togolais.

Le défi est de passer d’une presse qui parle du peuple à une presse qui parle au peuple et pour le peuple. En investissant le champ social avec rigueur, empathie et professionnalisme, les médias togolais ne se contenteront plus d’informer ; ils deviendront des acteurs incontournables de la transformation sociale.

 

 

SEWONOU Dieudonné

Journaliste-Consultant

 

 

 

 

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